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Avec “hélas”, Nicole Genovese met à mal la famille et le théâtre dans un spectacle corrosif osé

En ce moment, au Théâtre de la Tempête, se joue un huis-clos drôle et ardu, aux allures d’expérience laborantine, prenant pour cobayes deux communautés identifiables et fermées : la famille et le théâtre. Nicole Genovese, l’auteure monstrueusement douée de ce massacre organisé, y met à nu et à mort la fabrique théâtrale et le cocon familial dans un spectacle radical d’une audace confondante.
Entrer dans ce spectacle c’est mettre le pied dans l’engrenage d’une machinerie (je dirais même plus, d’une machination) sans pitié qui nous plonge tête la première dans un décor carton-pâte faisant office de salon franchouillard moyen où trône un imposant placard (comme un clin d’oeil délibéré à la précédente création vaudevillesque de Nicole Genovese “Ciel ! mon placard”) et s’affiche un tableau de scène de genre, en l’occurrence une croûte représentant une chasse à cour, comme un mauvais présage, l’annonce funeste de ce qui adviendra à cette autre scène de genre qui nous est imposée d’emblée, le traditionnel repas familial sur lequel s’ouvre la représentation et qui se répètera ad vitam aeternam comme une punition dantesque, la condamnation à revivre sans échappatoire l’enfer de la routine quotidienne jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une télévision datée fait partie des meubles et même plus, véritable extension de la famille, membre supplémentaire invité à la table diffusant à heure fixe “Des Chiffres et des Lettres”. Le dispositif est en place et le public assiste, perplexe, à la répétition inlassable de la même scène à quelques variations près jusqu’à ce qu’un caillou vienne suspendre la mécanique, enrayer la machine, faire dérailler l’ordre immuable des choses et perturber l’angoissante normalité représentée. Et ce caillou dans la chaussure n’est autre que Nicole Genovese en personne, robe verte et talons hauts, campant avec le panache ironique qu’impose la couleur porte malheur de son costume une inénarrable adjointe à la culture. La dame a son mot à dire, coupe sans scrupule la tablée affairée à échanger des banalités interchangeables, et se lance, imperturbable, dans l’énumération à rallonge d’un discours de remerciements. La tirade tend à la liste poético-surréaliste tout en convoquant le réel d’une façon fracassante. Et le comique de la Genovese de nous attraper par les côtes tandis que l’on comprend petit à petit l’enjeu de sa dramaturgie.

Cette première irruption est le point de départ d’une désagrégation lente et fatale de la pièce, les répliques fusant dans le désordre, les dialogues révélant le vide qui les constitue tandis que l’absurde s’immisce de ci de là dans le langage. Les mots sont sens dessus dessous et leur portée tout à coup toute autre. C’est tout le langage publicitaire de notre société qui afflue, les slogans prémâchés , tout cet environnement de phrases qui nous polluent le cerveau tandis que notre toquée de culture s’est mis en tête de nous montrer des extraits de “Plus belle la vie” pour asseoir son action culturelle. Sur le plateau, tout le monde se tait. La télé déverse son extraordinaire propension à la bêtise. On ne sait plus si c’est du lard ou du cochon. Gros malaise dans la civilisation. Il y est question d’immigration et le petit écran tout à coup renvoie au racisme assumé du père de famille, à l’accent étranger de l’oncle. L’immonde s’assoit à la table des gens ordinaires, l’oncle devient le bouc émissaire et sera sacrifié sur l’autel de la patrie, son cadavre envoyé par voie postale au service des renseignements généraux avant de se métamorphoser en vers de terre rampant. Car sous couvert d’un intérieur coquet, la barbarie couve et pointe son nez. Et l'humour enfle, toujours.

Et nous, spectateurs égarés, oscillant entre ennui et perplexité, fascination et interrogations, tentant de frayer notre chemin dans la proposition, ardue parce que jusqu’au-boutiste. Car Nicole Genovese ne recule devant rien, n’adoucit rien et ne s’arrête nullement à mi-parcours pour nous offrir quelque rebondissement gentil et divertissant. Tête baissée, elle démembre son propre spectacle par le biais de ses comédiens qui, dans un générique de fin sans fin plient boutique, démontent et rangent le décor, précis et soumis à leur tâche tandis que l'un d'eux (le père) égrène en enfilade toutes les répliques de la pièce, achevant de la dépecer à nos oreilles. L’artillerie théâtrale est littéralement mise à plat, les outils mis en oeuvre à la création du spectacle, accessoires et scénographie, alignés et exposés sous nos yeux, comme une énumération d’objets, une installation performative. Et tous de se retrouver autour des cartons empilés comme autour d’un caveau. Le spectacle réduit à son squelette. A son titre, qui seul à la fin, reste. Impressionnante audace.

Par Marie Plantin

hélas
Du 10 janvier au 9 février 2020
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ-de-Manoeuvre
75012 Paris
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