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Beaubourg rend à César ce que la sculpture du XXème siècle lui doit

Des pouces gigantesques, des voitures compressées, des coulis marmoréens... pas de doute, on est bien dans une exposition consacrée à l'œuvre monumentale du sculpteur César, au dernier étage du Centre Georges Pompidou.

César, on le connaît surtout pour ses compressions, ces fameuses carcasses automobiles compactées à la verticale. César, on en a l'image d'un vieux sculpteur barbu au regard doux et c'est tout. César, son prénom nous est si familier mais la majorité d'entre nous ignore son patronyme intégral, César Baldaccini, de même qu'on méconnaît l'ampleur de son œuvre et son impact sur la sculpture de la deuxième moitié du XXème siècle. Dix ans après l'exposition de la Fondation Cartier, Beaubourg présente une rétrospective complète de cette œuvre faramineuse aux prises avec la matière avant toute chose, afin que le public puisse prendre la mesure de sa démarche, sa cohérence, sa radicalité, son audace, et rendre à César ce qui est à César, sa place d'artiste phare du XXème siècle.

César aura réinventé le langage et le vocabulaire de la sculpture, ne perdant jamais de vue d'une certaine façon la figuration qui a marqué son entrée dans le métier, la diversité de ses influences, classiques (Michel-Ange, Rodin...), contemporaines (Picasso, Giacometti...) et primitives (arts premiers, site de Pompéi), son goût pour l'archaïsme ne l'empêchant pas de se passionner pour les nouveaux matériaux (le polyuréthane par exemple). Car ce qui fonde sa pratique, c'est bien ce rapport intime entre la main (son savoir-faire propre et son engagement physique), l'outil (fer à souder, machines industrielles...) et la matière (fer, ferraille, plaques métalliques, polyuréthane, plexiglas, bronze, carton, plâtre...), triumvirat de son travail, socle de sa recherche sans cesse remise sur le métier. Maîtriser ces trois composantes tout en suivant la logique du matériau, leader du geste créatif, voilà la clef. César créait sur deux temporalités, courtes ou longues, laissait des pièces inachevées pour les reprendre bien après, et entre-temps expérimenter une nouvelle technique. Il avait donc souvent plusieurs chantiers d'expérimentations concomitants, d'où le choix scénographique ici de ne pas respecter une stricte chronologie, trop linéaire et réductrice, de répartir son œuvre (en provenance des plus grands musées du monde entier ainsi que de collections privées) par catégories (les "fers soudés", les "compressions", les "empreintes", les "expansions", les "enveloppages"...) et de limiter l'usage des cimaises, en ouvrant tous les espaces, le regard n'étant jamais arrêté de plein fouet par un mur. Et cette circulation, autant du regard que du corps du visiteur, est une idée éminemment pertinente. On embrasse en un mouvement de rotation la globalité de l'exposition, on en perçoit les contours et les niches, les cycles majeurs, via des lignes de fuite qui se prolongent sur l'horizon de la ville en arrière-plan, ce qui sied parfaitement à cette œuvre éminemment urbaine.

La recherche plastique de César se déploie dans toute son épaisseur au rythme de la visite et l'on entre en contact avec les méandres de son œuvre, sa richesse intrinsèque, la beauté sourde de ce corps à corps entre l'homme et la matière, volumineuse, imprévisible et indomptable. On commence avec ses fers soudés aux formes animalières immédiatement identifiables : coq, scorpion, esturgeon, chauve-souris. La ligne prédomine sur le volume, fine, anguleuse, solide. L'air s'y glisse, prend part à chaque pièce mais déjà le caractère compact du métal s'impose. Ce bestiaire insolite laisse la place à ses œuvres bi-dimensionnelles accrochées au mur, directement issues de l'art moderne. Le relief naît de l'à-plat du support, le fond est monochrome, les objets s'invitent à la verticale des plaques dans des compositions simples, symboliques, énigmatiques, aux références à la fois quotidiennes et picturales. Après la frontalité irréductible de cette série, on est happé par ses bustes féminins, ses statues maternelles comme fossilisées, sculptures brutes aux armatures visibles, traversées par le temps qui passe, érode, creuse, déforme la chair. La figuration est encore fortement présente dans ces représentations ventrues et sans tête, figures de la fertilité où la mort s'invite en sourdine, dans la réminiscence des corps calcinés de Pompéi.

Et voilà que l’on entre dans le cycle mythique des compressions, horizontales d’abord, présentées sur une table, comme ce tambour de machine à laver, verticales et monumentales ensuite, posées sur un socle fin à même le sol. Ce sont les fameuses carcasses automobiles qui ont fait sa renommée. A chaque fois, l’objet compressé disparaît dans la forme nouvelle qui en émerge tout en conservant ses signes propres, ses spécificités originelles. Le principe qui transparaît alors est cet écrasement de la forme, sa réduction et sa mutation en une autre tout en gardant le même ADN. Symbole de liberté et de mouvement, produit de consommation intimement lié à la modernité, à la vitesse et aux virées, la voiture est ici capturée, captive d’une forme simple et brute qui la retient et la renvoie à ce qu’elle est, dépouillée de son aura, un vulgaire amas de carrosserie. C’est ainsi que César déshabille le mythe automobile tout en en créant un nouveau, offrant une vie nouvelle à ces véhicules triomphants soumis au même destin que nous, pauvres mortels.

Le petit film qui ouvre l’exposition montre d’ailleurs César chinant dans une décharge, investi qu’il était d’un bout à l’autre du processus de création. Car son œuvre, contrairement à ce que l’on pourrait hâtivement croire, ne relève aucunement du "Ready Made"" à la Duchamp. Une véritable logique sculpturale sous-tend sa création et chaque compression relève d’un combat acharné avec l’outil de presse industrielle autant qu’avec la masse du matériau soumis à son intervention. Il transpirait César, il donnait de sa personne. On n’est pas ici dans la primauté du concept sur la réalisation. Le résultat est le fruit d’une lutte, d’un travail de titan pour mater la matière. Et ce n’est pas étonnant si la présence des sculptures dans l’espace s’impose avec une évidence qui balaie tous les préjugés, les mauvaises langues.

A l’empreinte radicale d’une machine de presse sur une autre machine, motorisée et sérielle, succède la série des empreintes justement, répondant à une technique autrement différente, et s’attachant au corps humain, sujet de masse aussi si l’on peut dire puisque nous sommes tous à quelques détails près faits sur le même modèle, issus du même moule. Et c’est le pouce, le sien, qu’il prend pour sujet à décliner. Le pouce qui provient de la main, spécificité de l’être humain et de l’artiste encore plus. César continue à y mettre du sien, il est son propre cobaye. Il en réalise le moulage, première étape avant l’agrandissement qui est le paramètre essentiel de ce cycle, préoccupé par les enjeux d’échelle et une certaine monumentalité à l’œuvre dans tout son travail. Clairement César aimait se confronter à la masse, au poids et au volume, aux forces en présence dans la matière paradoxalement loin d’être inanimée.

C’est le cas aussi et de manière surprenante avec ses expansions, nées de sa découverte du polyuréthane. Littéralement, on peut dire que César mettait la main à la pâte, allant à rebours de l’utilisation des matériaux traditionnels de la sculpture mais retrouvant dans certaines pièces cette sensation marmoréenne de la statuaire classique. Il travaille alors une matière en expansion, débordante (exact opposé de son travail sur la compression en terme de mouvement), difficile à maîtriser, une matière complexe et duelle, qui mousse, se répand puis se solidifie. Un défi propre à exciter l’artiste qui trouvait là un nouveau terrain de jeu particulièrement en phase avec ce qui l’animait profondément, la question de la mutation interne de son support, de la forme évolutive et ce rapport sans cesse renouvelé entre le dompté et l’indompté.

On poursuit cette exploration fascinante avec les "Enveloppages", ces objets glanés dans des marchés aux puces et brocantes, du type moulin à café traditionnel, vieux téléphone, machine à écrire, paire de chaussures, hélices, une sorte de bric-à-brac sans queue ni tête pris dans du plexiglas. Un contraste détonnant entre ces objets empreints d’une nostalgie liée à une époque révolue et cette matière neuve, contemporaine qui vient enrubanner, emballer, figer, réifier. Encore une fois, l’usage premier de l’objet disparaît. Ne reste que sa représentation hors du temps qui vient annuler sa fonction première et utilitaire pour mieux le percevoir par un nouveau prisme, pris dans ce film transparent et solide qui en épouse la forme et l’augmente d’une réalité nouvelle. Un emballage comme un cercueil de verre qui fixe éternellement le passage du temps.

Tandis qu’avec ces tableaux faits de cartons et cagettes, César nous confronte, via un matériau fragile et périssable, à l’éphémère. Après avoir expérimenté la résistance d’une matière plus forte que lui, César se tourne vers un support léger, poreux, malléable. Encore et encore, il teste, éprouve, tente. Et revient aux petites échelles avec ses petits plâtres qui sont comme une mise à nu de la sculpture ou ces figures en matériaux divers agglomérés qui exhibent le langage de la sculpture. Et reprend ses pièces maîtresses en les teintant de couleurs primaires, accentuant leur brillance, ou au contraire, en les coulant dans du fer, pour retrouver la densité et le poids de la matière, la force de gravité et une certaine austérité.

César n’a jamais cherché à plaire, mais éprouver la matière, voilà ce que toute sa vie, humblement, il a cherché à faire, vingt fois sur le métier remettant son ouvrage, allant au front lui-même, armé de son chalumeau ou autre outil de combat. Il en est sorti amplement vainqueur. En témoigne cette rétrospective qui lui rend honneur.
 

Par Marie Plantin

César
Du 13 décembre 2017 au 26 mars 2018
Au Centre Georges Pompidou
Place Georges Pompidou
75004 Paris
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