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Christine Armanger et Arthur Navellou convoquent la mort et l’amour dans un même geste performatif d’une beauté qui confine à la perfection.

Présenté au Théâtre de Vanves en février dernier dans le cadre du Festival Faits d’Hiver, “MMDCD” fait entrer la vanité picturale dans le registre performatif et adoube le génie scénique de Christine Armanger, artiste encore discrète dans le paysage chorégraphique actuel mais porteuse d’un univers puissant et singulier.

"MMDCD". Aime Aime Décédé, voilà comme on l’entend ce titre énigmatique qui, on l’apprend au début du spectacle, signifie 2900 en chiffres romains. “MMDCD” est un solo-duo conçu par Christine Armanger, familière d’une iconographie religieuse et d’une Histoire de l’Art qui exposent les corps dans leurs extases et leurs douleurs, leurs pâmoisons et leurs horreurs, leur divinité et leur humanité, leur transcendance et leur trivialité. Adepte d’une mise en jeu du corps extrême, géniale génitrice d’un avatar Facebook, Edmonde Gogotte, double fantasmatique qui transmute sa propre vie et personne en oeuvre d’art via la pratique de l’autoportrait et l’écriture de méditations personnelles entre le journal intime et la vision humoristique (démarche la situant aux abords de celles de Sophie Calle et Cindy Sherman), Christine Armanger opère à la lisière des arts plastiques et de la scène au sein de la Compagnie Louve qu’elle a créée il y a quelques années. Après “Edmonde et autres saintes”, elle confectionne ce petit bijou qu’est “MMDCD”, construction implacable - chorégraphique, scénographique, mathématique - autour du motif de la jeune fille et la mort, et passe un cap dans l’assise dramaturgique, la maîtrise des éléments scéniques en jeu et impose sa patte, spirituelle, physique et verbale.

L’espace performatif est délimité par le cercle parfait des rails d’un tgv miniature qui vient symboliser le passage du temps, le cycle de la vie, encadrée par la naissance et la mort. Au centre, un crâne, posé à même le sol, nous regarde de ses yeux vides et froids. Christine Armanger est enceinte jusqu'aux dents ce soir-là de février 2020, à tel point que c’en est troublant et que la pièce ainsi interprétée dans cet état d’attente, le corps de la femme gonflé par la vie qui s’apprête à apparaître, s’étoffe de sens et frôle le miracle. Le public retient son souffle et cette question plane dans toutes les têtes : et si la danseuse accouchait sur scène ? Ce ventre charrie son lot de fantasmes et ramène l’acte performatif à l’acte de création primitif, la vie donnée. (Pro)créer devient ici la double entrée d’une représentation qui se veut paradoxalement un face à face avec la mort, personnifiée par Arthur Navellou (chanteur charismatique de Catastrophe), costumé comme tel de pied en cap, d’une présence gestuelle magnétique. Mais c’est aussi un hymne à la vie que nous conte Christine sous la forme d’un compte à rebours métronomique qui est une invitation à partager un temps délimité (comme l’est celui de toute existence) et privilégié, ensemble. Elle et nous. L’enfant à venir et la mort qui rôde qui est aussi l’amour.

Et c’est une traversée. Comme un rituel scénique extrêmement codifié mais parcouru sans arrêt du souffle organique qui le sous-tend. Christine Armanger égrène des secondes, énumère les prénoms de sa mère, grand-mère, arrière grand-mère... des générations de femmes et de mères qui la précèdent, chacune étant un maillon entre la vie précédente et la suivante, elle transmet à son tour. Une fable. Des postures et figures issues d'une iconographie picturale. Elle touche au sublime et au grotesque dans le même geste. Ses arrêts sur image ne sont qu’un trait d’union entre deux mouvements. Elle se dénude. Ose exposer son corps. La plénitude de son ventre, de ses seins, ses cheveux roux en cascade sur sa peau blanche. Christine Armanger devient l’incarnation scénique de tous les modèles voluptueux de la peinture classique. Elle est sculpturale et animale, jeune fille alanguie et gorgone effrayante. Elle n’a peur de rien. Même pas de la mort que la beauté de son corps séduit au point qu’il la ramène à la vie.

“MMDCD” est un conte chorégraphique d’une beauté exquise, un pas de deux macabre et lumineux, l’émanation de la farce et de la tragédie que sont nos vies. Christine Armanger y embrasse le genre de la vanité à pleine bouche. Sa présence est habitée par la grâce, reliée, à elle-même, à cet autre en elle, fruit de ses entrailles, à nous qui sommes là pour elle, réunis en assemblée de spectateurs venus découvrir cette représentation unique absolument. Ce qu’elle nous offre là n’a pas de prix. Ce n’est pas un spectacle, c’est une méditation et une cérémonie.

Par Marie Plantin

MMDCD
Présenté le 3 février 2020
Dans le cadre du Festival Faits d'Hiver
Théâtre de Vanves
Salle Panopée
11 Avenue Jacques Jezequel
92170 Vanves