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Derain, première période, à Beaubourg, une rafale de couleurs

Tandis que la fabuleuse exposition David Hockney court toujours jusqu’au 23 octobre sur les cimaises du dernier étage, le Centre Georges Pompidou entame une nouvelle exposition d’envergure, contigüe, consacrée à la première période du peintre André Derain.
Voici une nouvelle occasion de se confronter à un peintre du XXème siècle qui a fait de la couleur son principal cheval de bataille. Alors que les toiles éclatantes de notre contemporain David Hockney, nourries des maîtres anciens, illuminent le dernier étage de Beaubourg, les tableaux de la première partie de l’œuvre d’André Derain, réalisés entre 1904 et 1914, nourris des classiques autant que d’un dialogue rapproché avec des figures phares de la peinture de l’époque (Matisse, Vlaminck, Cézanne, Braque, Picasso…) investissent la galerie d’à côté, dans ces salles du Centre Georges Pompidou qui touchent le ciel et surplombent la marée de toits de la capitale.

Cette exposition consacrée à André Derain s’inscrit en parallèle à celle du Musée d’Art Moderne qui s’attache à une autre période, un autre angle d’approche, en l’occurrence l’amitié artistique qui lia Derain, Balthus et Giacometti. Tandis qu’à Beaubourg, ce sont les débuts, ceux d’un peintre qui se cherche et s’affirme, expérimente et évolue sans cesse, un artiste en mouvement, inspiré par ses découvertes (paysages, autres arts) et ses amitiés artistiques, qui sont exposés. 

S’il commence dans une veine naturaliste, influencé par la fréquentation du monde de la rue, par l’ambiance des boulevards, le public des maisons closes, dans la lignée de Toulouse-Lautrec et des caricaturistes de l’époque, très vite Derain s’échappe de la ville, de la prépondérance du dessin, pour s’immerger à la campagne et peindre sur le motif les paysages qui entourent son atelier à Chatou qu’il partage alors avec Vlaminck. Les chromatismes primaires et les tonalités vives font leur apparition dans ses toiles et ce goût pour la couleur ne cessera d’illuminer son œuvre jusqu’à la dernière partie de l’exposition, celle du réalisme magique où les teintes s’assombrissent et les sujets se confinent en des scènes d’intérieurs plus mélancoliques (portraits, natures mortes).

Mais entre-temps, il y aura la découverte de la lumière méditerranéenne, les séjours à Collioure, l’Estaque puis Cagnes et Cadaqués, Cassis et Martigues, et en parallèle, l’amitié riche et émulatrice avec Matisse. Derain peint des ports de pêche et de plaisance, des bords de mer, les montagnes et la végétation du sud d’un trait rapide, assuré, par touches, par tâches ou en larges aplats. Le contraste puissant des couleurs complémentaires est une stimulation extraordinaire pour la rétine et l'on ressent toute l’exaltation de l’artiste dans son geste. Derain laisse à dessein des tas de zones où la toile est à nu, non-peinte, et ces éclats parsemés du support-matière apparent ne font que renforcer l’intensité et l’harmonie de sa palette, la diffusion de la lumière. 

Exposé au Salon d’Automne en 1905, la liberté de Derain choque le public et la critique qui le qualifie de "fauve", terme péjoratif dans son emploi d'origine qui deviendra ensuite l'intitulé du fameux courant artistique. C'est l'acte de naissance du fauvisme dont Derain fut l’un des principaux précurseurs. Cette liberté dans l’usage des couleurs, cet absolu de la couleur, sa violence, ses entrechocs, son outrance, ne se cantonnent pas à une seule gamme. Pendant toute cette période, la palette de Derain se modifie sans cesse. La clarté acidulée cède la place à des ocres plus marqués, des tons saturés et plus sombres, les paysages se stylisent, le peintre place son attention plus précisément dans les formes et les volumes jusqu’aux toiles annonciatrices du cubisme, ces villages d’où ressort l’aspect géométrique, les arrêtes tranchantes des bâtisses. Et puis il y a la série des grandes baigneuses, motif qui revient à plusieurs reprises, empreint de classicisme et de modernisme. Le corps de la femme s’impose alors, et le paysage disparaît derrière leur monumentalité envahissante. Son tableau fauve par excellence, "La Danse", œuvre dionysiaque envoûtante, place le corps des danseuses dans le paysage, à égalité si l’on peut dire, dans un eden végétal où rôde le serpent originel.

L’exposition met en lumière l’incroyable porosité de Derain, curieux de toute autre forme d’expression artistique, l’art ancien, l’art africain, océanien, les dessins d’enfants, les images d’Epinal, les arts populaires. Il avait une admiration folle pour les primitifs italiens découverts au Louvre. Outre ses paysages qui constituent la majeure partie des toiles, le Centre Georges Pompidou présente également quelques photographies, des gravures, sculptures et céramiques, quelques compositions allégoriques sur des thèmes poétiques et mythologiques. Le parcours s’achève sur un retour au réalisme avec des portraits hiératiques, des scènes d’intérieur, des natures mortes dans des tonalités plus austères, plus froides. Le dernier tableau, peint à la veille de la seconde Guerre Mondiale est une huile sur papier marouflé représentant une scène de chasse, sous-titré "L’Age d’Or, Paradis Terrestre". Un épilogue à l’exposition en forme de retour aux sources, à la nature première et archaïque, porté par la force de ces félins rayonnants cernés par l’obscurité du sous-bois.

Mais ce que l’on retient avec le plus d’émotion de ce parcours passionnant, ce sont ses toiles-paysages irradiantes de lumière, d’une incandescence bouleversante, les montagnes à Collioure, les bords de mer, et ces vues de Londres, sommet du genre contre toute attente, la capitale britannique n’étant pas le lieu où s’exprime de la façon la plus évidente une luminosité inspiratrice et pourtant. Les toiles influencées en grand écart par Turner et Van Gogh, sont des splendeurs. Le pont sur la Tamise, Big Ben, les quais et parcs, ces tableaux-là sont parmi les plus pénétrants, à la fois radieux et mélancoliques, d’une obscure clarté.

Outre son rôle important dans les mouvements d’avant-garde de son époque, fauvisme et cubisme, André Derain est un peintre très émouvant qui a su redistribuer la lumière du jour à l'intérieur de ses toiles.

Par Marie Plantin

André Derain
1904-1914 La Décennie Radicale
Du 4 octobre 2017 au 29 janvier 2018
Au Centre Georges Pompidou
Place Georges-Pompidou
75004 Paris