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Elsa Granat et Roxane Kasperski dissèquent la folie avec une humanité salvatrice

Deuxième opus écrit à quatre mains par Elsa Granat et Roxane Kasperski, “V.I.T.R.I.O.L” succède quelques années après au flamboyant “Mon Amour fou”, première co-écriture des deux femmes, par ailleurs comédiennes. Entre temps, Elsa Granat aura écrit et mis en scène “Le Massacre du Printemps” et affirmé une identité théâtrale à nulle autre pareille, nourrie à la source d’une intelligence vive et d’une sensibilité acérée, les deux ressurgissant au plateau dans toute l’intimité de leur lien.
“V.I.T.R.I.O.L”, c’est toute l’alchimie des deux auteures qui se concrétise, s’affirme, exulte dans cette deuxième pièce qui fait pendant à la précédente (bien que les deux puissent se voir séparément comme deux entités autonomes) et ramène à la vie une histoire morte encore fumante, souffle sur les braises de la vérité pour en extirper le potentiel de fiction et de théâtralité et surtout la nécessité d’une réflexion de fond sur un sujet trop souvent (et facilement ?) réduit à la sphère médicale : la santé mentale. L’amour fou, à savoir le jeune homme bipolaire évoqué dans la précédente pièce qui en était le cœur névralgique même absent s’incarne ici en un personnage fracassant d’entrée de jeu, terriblement présent, élément perturbateur qui crée d’emblée le malaise en s'immisçant dans l’intimité d’un couple sur canapé comme un intrus sur la photographie figée du bonheur conjugal. Le grain de sable dans la machine. En faisant sauter les gonds du confort et de la stabilité, d’une vie rangée et de comportements placés sous le signe de la rationalité, l’homme intrusif sème le trouble. Est-il dangereux ou en danger ? Quelle est cette flamme qui l’anime en tous sens et le fait se heurter aux deux êtres qu’il vient délibérément importuner ? Qui manipule qui ? S’il inquiète par l’imprévisibilité qui semble le caractériser, est-il véritablement menaçant pour autant ?

Rien n’est convenable et convenu, rien n’est contenu, dans l’attitude de cet homme charismatique et extravagant (incarné à la perfection par Olivier Werner, époustouflant de bout en bout), la langue bien pendue, qui fait irruption un soir dans le salon de son ex et de son nouveau compagnon (Pierre Giafferi, confondant de justesse lui aussi), accompagné d’un trio de musiciens, écho au trio de comédiens en présence. Et rien n’est conventionnel non plus dans la façon dont Elsa Granat, à la mise en scène, orchestre cette scène d’ouverture et ce qui s’ensuit, intègre la musique en live, évitant à raison tout traitement réaliste de la situation. On sent l’intuition qui prime dans son geste de mise en scène, une intuition aiguisée et percutante qui distille chez chacun le chaos intérieur de cet anti héros héroïque à sa façon. La scénographie permet ce glissement de terrain qui mue en éboulement vertigineux et vient désaxer les corps, les cadres et les repères intellectuels des trois personnages. Le plancher penche ou se brise par endroits, s’arrête comme un cut face au vide. La structure en bois vient résonner avec une certaine familiarité pour mieux nous perdre en son énigme. Est-ce un ponton qui se prolonge ? Et ce chemin qui parcourt la scène dans sa largeur, où mène-t-il ? Le décor devient l’émanation étrange et complexe d’un cerveau en déroute, en surchauffe, arrivé à son point de saturation émotionnelle.

L’homme en question au centre de toutes les attentions est en crise maniaque, le terme sera employé plus avant mais ce qui se joue ici est autrement plus essentiel que le simple fait de pointer du doigt des symptômes, d'étiqueter une maladie mentale et de la cerner. Ce spectacle ouvre les vannes, en grand et en musique (l’accompagnement en direct est une idée géniale, les musiciens et la partition musicale magnifiques). Il va plus loin qu’un état de fait, il écoute la parole de celui qui “délire”, accueille sa beauté échevelée, son panache verbal, ses vérités sans filtre balancées à tout va, sa transcendance et ce que son discours aussi joueur que féroce nous renvoie de nous-mêmes sans détour et sans gants. “V.I.T.R.IO.L” questionne en profondeur le rapport de toute une société à la folie et donc à la psychiatrie, en convoquant les paroles de Pierre-Félix Guattari et Gilles Deleuze, tenants de l’anti-psychiatrie, ou de Franco Basaglia, psychiatre italien révolutionnaire dans sa manière de traiter les patients comme des citoyens à part entière et de concevoir le lieu même de l’hôpital, non comme une privation de liberté mais comme foyer d’accueil.

Sur la scène du théâtre de la Tempête, dans ce spectacle qui ressemble à une bourrasque et déplace les normes avec audace, fort des consciences qui l’irriguent, rien ne se résume à son apparence, les cases et les croyances volent en éclat et la maison se consume dans le feu des sentiments ardents qui ne se tarissent pas si facilement, dans le désir de reconstruire ailleurs autrement, sur des fondations nouvelles choisies délibérément, dans la nécessité intime de désormais regarder l’horizon sans trembler, de laisser son vieil épiderme entre les mains du passé pour muer et devenir pleinement qui l’on est. Roxane Kasperski, sur scène, est de nouveau divine, rien de moins. Et son écriture, puisée à la source de son expérience personnelle, redonne à l’autre, son amour fou, irrésistible et impossible, toute son aura et ses contradictions étincelantes qui font exploser toutes les catégorisations et la pauvreté du vocabulaire médical, impuissant à rendre compte de la complexité de l’âme humaine. Elsa et Roxane, elles, n'étiquettent rien, elles accueillent et invitent à changer nos regards et représentations avec une humanité puissante et radieuse.

Par Marie Plantin

V.I.T.R.I.O.L
Du 28 février au 29 mars 2020
Au Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ de Manoeuvre
75012 Paris
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