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Entrer dans la peur comme on entre dans la danse, avec Lisbeth Gruwez

Le Festival Faits d'Hiver démarre à peine mais l'entrée en matière est saisissante. Avec "We're pretty fuckin' far from okay", présenté au Théâtre de la Bastille jusqu'à la fin de la semaine, la chorégraphe Lisbeth Gruwez nous happe pour ne plus nous lâcher et nous rendre, pantelants et conquis, reconnaissants même.
Cette histoire là commence dans le silence et l'immobilité. Deux corps assis. Chacun sur sa chaise, face public. Un homme et une femme. Chacun isolé dans son espace, son cercle de lumière, sa bulle d'intimité. Autour c'est l'obscurité, le noir complet. Très lentement, dans une synchronisation sensible, ils se mettent à bouger, par la respiration d'abord. Leur souffle comme un premier geste. La poitrine qui se soulève et s'abaisse, le son qui sort, amplifié par deux micros suspendus au-dessus de leurs têtes. Et voilà le mouvement qui s'empare de leurs corps, s'accentue, s'amplifie, se développe comme une obsession qui liquide tout sur son passage, une force indomptable qui ravage la raison, une puissance souterraine qui soumet et dicte sa propre loi. Une transe qui emballe le souffle comme un cheval au galop, haletant et hagard.

Lisbeth Gruwez est une ancienne danseuse de Jan Fabre, celle qui, dans "Quando l'uomo principale é una donna", ondulait dans l'huile en solo. Interprète d'exception de par sa fantastique expressivité et ses capacités physiques hors normes, la jeune femme a également travaillé sous la direction de  Wim Wandekeybus, Sidi Larbi Cherkaoui et Jan Lauwers. En 2006, avec le compositeur Maarten Van Cauwenberghe, elle fonde sa propre compagnie, Voetvolk, qui envisage la danse comme une prise de risque, comme un régiment d'infanterie jeté en première ligne du front. On la reconnaît bien là. Lisbeth Gruwez est pasolinienne à sa façon, elle rejoint la formule de l'artiste italien, poète et cinéaste, "Jeter son corps dans la lutte", une expression elle-même empruntée à un chant de résistance des esclaves noirs américains. Car Lisbeth se mouille, comme on dit, elle mouille la chemise, elle n'y va pas avec le dos de la cuillère, elle se jette toute entière dans l'arène du plateau.

Depuis 2011 et la création de "It's Going to get worse and worse and worse, my friend" (programmé en 2015 au Théâtre de la Bastille, fidèle compagnon de route de l'artiste), elle se lance dans une exploration scénique du corps extatique qui prend la forme d'un triptyque. Le second volet, "AH/HA",  également présenté au Théâtre de la Bastille en 2015, est une pièce collective. Avec le troisième et dernier opus, "We're pretty fuckin' far from okay", la chorégraphe continue à ausculter le corps dans ses marges, ses extrémités, loin du corps social cadenassé et uniformisé. Cette fois, c'est du côté d'une émotion ancestrale, animale et primitive, à la fois universelle et intemporelle, et à l'ordre du jour car ramenée de plein fouet par l'actualité, qu'elle nous invite à regarder. Défricher, comme une banque de données scénique, les gestes de la peur, pour transformer cette matière première collectée en une gestuelle chorégraphique.

En s'inspirant autant d'un film comme "Les Oiseaux" d'Alfred Hitchcock dans lequel les acteurs sont confrontés à un danger dispersé arrivant de tous côtés, impliquant le corps dans un effroi global, obligé de se protéger en entier, que de vidéos glanées sur la toile, des mouvements de foule post-attentats de Paris et Bruxelles, Lisbeth Gruwez invente une gestuelle à base d'arrêts sur images et de répétitions obsessionnelles. Gestes simultanés, conséquents, gestes réflexes et codifiés, instinctifs et intégrés aussi. Comment la peur nous met dans tous nos états. Si la gestuelle développée au début nous apparaît un peu illustrative, on quitte rapidement cette première impression pour être littéralement happé, en apnée, souffle suspendu, devant la transe stupéfiante qui nous embarque dans un train fou, inarrêtable. Lisbeth y est subjuguante. Une créature dansante d'une intensité phénoménale et d'une précision admirable dans la vitesse ou la lenteur.

Elle partage le plateau avec le danseur Wannes Labath qui se défend très bien face à cette bête de scène qu'est sa partenaire. La musique est composée par Maarten Van Cauwenberghe, son complice à la création. Elle épouse l'anxiété grandissante qui se déploie dans les corps, ses accalmies aussi, tantôt oppressante tantôt apaisante. Les costumes couleur camel / chair signés Alexandra Sebbag font leur effet aussi, bien pensés, dans leur teinte, leur coupe, et leur matière surtout. Car lorsque les danseurs se rejoignent enfin en une lutte au ralenti, s'empoignant dans un corps à corps qui oscille entre la recherche de contact et le rejet, le tissu se distend sous leur étreinte contradictoire faite de poids et de contre-poids. Et c'est fascinant.

Quand celle qui semble n'avoir peur de rien, et surtout pas de se donner toute entière à son art, part explorer nos états intérieurs de crainte, de panique, d'angoisse paralysante, on la suit aveuglément, le souffle coupé devant sa prestation et sa capacité à danser pleinement sans se laisser envahir par sa virtuosité technique. Regarder danser Lisbeth Gruwez une fois ne s'oublie jamais.

Par Marie Plantin

Lisbeth Gruwez
We're pretty fucking far from okay
Du 15 au 20 janvier 2018
Au Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette
75011 Paris
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