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Eveil des sens et des consciences sur le plateau de la Comédie-Française

“L’Eveil du Printemps” de Frank Wedekind entre au répertoire de la Comédie-Française dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger. L’éveil à la sensualité d’une jeunesse qui se brise à l’ordre moral des adultes dans une pièce sombre où les personnages tentent vainement de soulever la chape de plomb qui les contraint.
Sur le plateau de la salle Richelieu se livre actuellement une lutte sans merci, un combat inégal et perdu d’avance, entre la sensualité qui s’éveille et l’ordre moral qui castre, la jeunesse et le monde adulte, le désir qui rend fou et la loi qui cadre. Antagonismes incarnés dans la pièce de Wedekind, “L’Eveil du Printemps”, écrite en 1890, traversée de part en part par la question de l’élan sexuel, l’observant de scène en scène se répandre comme une trainée de poudre sentant le souffre. Tout y passe (masturbation, masochisme, homosexualité, des premières questions encore innocentes au passage à l’acte), comme si l’auteur voulait rendre compte en un seul texte de toutes les acceptions et conséquences du désir et son expression diffuse, parfois violente, chaotique.

La pièce, datée aujourd’hui, - car la société décrite est tout de même loin de la nôtre, occidentale, et les problématiques se sont déplacées -, est pourtant surprenante si on la replace dans son contexte de la fin du XIXème siècle. Elle enchaîne les scènes avec une liberté troublante, fait fi des codes classiques (unité de lieu, unité de temps), trace sa route sans s’encombrer de contraintes, sautant d’un personnage à un autre, d’un groupe à un autre, d’un lieu à un autre, d’une situation à une autre, comme au cabaret les numéros s’accumulent sans chercher le naturalisme. Il n’y a pas de psychologie ici qui tienne, qui vienne expliquer le comportement des adultes et des jeunes. C’est un état des lieux que fait l’auteur depuis son poste d’observation, ses fréquentations, son vécu. Et pourtant la pièce avance, les personnages font leur chemin. Malmenés par l’auteur, c’est dans la souffrance et la mort qu’ils font leur apprentissage de la vie. La dernière scène est bouleversante et clôt d’un éclat particulier cette pièce amère et pessimiste qui fait ici, dans la mise en scène superbe et maîtrisée de Clément Hervieu-Léger, son entrée au répertoire. 

Une double entrée presque, pourrait-on dire, puisque le spectacle accueille la première collaboration de Richard Peduzzi avec la Comédie-Française. L’ancien scénographe attitré de Patrice Chéreau retrouve ici l’assistant du maître, Clément Hervieu-Léger, ainsi que Caroline de Vivaise aux costumes et Bertrand Couderc aux lumières, pour reformer une équipe de choc, réunie dans une complicité artistique qui transpire par tous les pores du spectacle. Peduzzi a imaginé un décor sobre et puissant comme il en a le secret, qui joue sur les volumes, la géométrie et une uniformité chromatique. Une boîte scénique au ton gris bleu, saturée de murs immenses, à la vertigineuse verticalité, fermée en haut, comme un couvercle asphyxiant symbolisant le contexte étouffant de la pièce. Les panneaux sont mobiles, avancent et reculent pour redéfinir l’espace, l’intérieur d’une chambre, d’un salon, une cour d’école, une maison de correction, une forêt, un cimetière. L’idée est simple et riche à la fois et l’on sent tout du long le poids de ce décor peser de tout son corps triste et rigide sur les adolescents. Hormis le suicide, il ne semble pas y avoir d’échappatoire à cet enfermement. La composition musicale de Pascal Sangla, fidèle complice du metteur en scène, habille l’ensemble avec souplesse, accompagne les états et étapes, les épreuves de chacun.

On regrette pourtant le jeu très appuyé, des comédiens qui s’emparent de leur rôle avec ardeur certes mais fabriquent un peu trop, voire minaudent pour certains. Leur savoir-faire et leur technique sont leur atout principal, leur jolie fougue aussi, mais un peu de lâcher prise ne gâcherait rien à leur engagement. Et avouons qu’il est difficile de croire, aussi jeunes soient-ils, que ces comédiens ont 15 ans. Ce hiatus entre l’âge des comédiens et des rôles est déconcertant au début mais on s’y fait au fur et à mesure que ceux-ci grandissent et que l’on comprend l’ambition de Clément Hervieu-Léger, à contrario du naturalisme, de chercher la fable. Son traitement dramaturgique refuse l’anecdotique pour laisser place à une évocation intemporelle de la jeunesse, à mi-chemin entre le rêve et le cauchemar. En cela, les trois heures du spectacle nous plongent au cœur inconscient de nos forêts obscures.

Par Marie Plantin

L’Eveil du Printemps
Du 14 avril au 8 juillet 2018
A la Comédie-Française
Salle Richelieu
Place Colette
75001 Paris
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