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INTERVIEW - Adrien de Van et Valérie Dassonville pour la réouverture du Paris-Villette

Quatre mois de travaux pour se refaire une beauté, améliorer l’accès, le confort et la visibilité dans la Grande Salle, en moderniser l’usage artistique. Le Théâtre Paris-Villette s’apprête à ré-ouvrir ses portes au public à partir du 16 novembre, rajeuni et paradoxalement plus ancré dans son héritage que jamais. Pour l’occasion, on a voulu en savoir plus, et sur le passé du lieu, et sur ce que nous réserve sa programmation automnale. Rencontre avec ses deux directeurs, Adrien de Van et Valérie Dassonville, binôme complémentaire et passionné, porteurs d’un projet fort axé sur la création jeunesse contemporaine.
L’Histoire du lieu

Ces travaux de rénovation ont permis de révéler l’architecture du bâtiment dont une partie était jusqu’à présent masquée, pouvez-vous me parler de son Histoire justement ?


Adrien de Van : En fait, ce bâtiment n’a pas été construit pour être un théâtre. A l’origine, c’était le lieu de la criée, de la bourse aux bestiaux, à une époque où le parc de la Villette était encore des abattoirs. Et puis quand les abattoirs ont périclité, le lieu s’est retrouvé à l’abandon. Un jour, en 1972, une metteuse en scène, Arlette Thomas (qui pour l’anecdote est la mère de Pierre et Marc Jolivet) se promène dans cette zone et découvre ce lieu en friche. Elle y entre et se retrouve face à ce volume incroyable, 12 mètres de haut avec une simple ampoule qui pend du plafond. Elle demande et obtient d’y installer sa compagnie. C’est grâce à une vieille interview d’Arlette Thomas qu’on connaît l’histoire.

Valérie Dassonville : Oui, cette histoire, c’est vraiment les prémices du Paris-Villette et il faut imaginer la Villette à l’époque, dans les années 70 c’était la zone, pas du tout l’espace culturel dynamique qu’il est devenu aujourd’hui. Le Paris-Villette est vraiment la première pierre de l’édifice culturel qu’est devenu le parc de la Villette. Et du coup, au moment de l’inauguration du complexe culturel de la Villette en 1985, comme le lieu était le seul déjà en activité, l’Etat a décidé de laisser le bâtiment à la Ville de Paris et de le nommer Théâtre Municipal.

Adrien de Van : A ce moment-là, la première direction du lieu a été confiée à Henri de Menthon (qui était alors directeur des Mathurins) et Patrick Gufflet (qui était l’administrateur du Théâtre 13). Menthon est parti dans les années 90 et Gufflet a pris seul les rennes du lieu. C’est là que débute les 20 ans d’âge d’or du Paris-Villette qui devient un théâtre audacieux, contemporain, osant les prises de risque, et surtout témoignant d’intuitions très justes quant à la manière dont la création scénique allait évoluer. Y sont montés pour la première fois Yasmina Reza, Joël Pommerat, Claire Lasne-D’Arcueil… Ensuite Valérie et moi, on est arrivé en 2013, on est donc la deuxième direction du Paris-Villette.

Valérie Dassonville : A notre arrivée, le bâtiment fonctionnait vraiment comme un lieu provisoire d’Avignon. Le théâtre avait connu des métamorphoses techniques et architecturales successives comme le rallongement de la scène, l’ajout d’un plafond acoustique, d’une deuxième passerelle. Mais c’était à chaque fois du cas par cas.

Adrien de Van: Et nous du coup, depuis notre arrivée, on essaie essentiellement d’acter un certain nombre de choix qui ont été dictés par les besoins des artistes au fur et à mesure de l’utilisation du lieu. On a conscience que cette salle a un rapport scène/salle rarissime, en terme de volume de plateau et de jauge. Avec les travaux de cet été, on prend des décisions radicales qui sont à notre sens le reflet de la fabrique du spectacle aujourd’hui. Disons que c’est notre expérience depuis quelques années dans le lieu qui a orienté les travaux effectués.

Les Travaux

A votre arrivée vous aviez déjà les travaux en ligne de mire ou leur nécessité s’est imposée en cours de route ?


Adrien de Van : quand on a pris la direction du lieu avec Valérie, on avait deux choix qui s’offraient à nous : soit on partait pour un an de travaux directement et on refaisait tout de manière théorique puisque ce lieu, on ne l’avait pas vécu, avec le risque, comme le théâtre avait été déjà fermé un an entre le départ de Patrick Gufflet et notre arrivée, qu’il se rouille, qu’il s’oublie, soit de continuer selon l’histoire du lieu qui est d’avancer et de se transformer au fur et à mesure des compagnies qui s’y produisent. Car ce sont les artistes qui font les lieux.

Valérie Dassonville : Oui, on voulait que les travaux correspondent à un fonctionnement, une activité et une économie. Il fallait gérer la réalité financière avec les nécessités artistiques. On a essayé de trouver un juste milieu entre notre envie de pérenniser et professionnaliser le bâtiment et d’accorder avec cette réhabilitation les réalités de fonctionnement avec le public et les artistes, y compris dans la dimension économique. Notre idée est de faire vivre le lieu différemment, les espaces publics ont été réaménagés, le foyer a été dégagé, on gagne de la place et une liberté de mouvement pour la déambulation des spectateurs.

Adrien de Van : On a vraiment fonctionné étape par étape, dans l’empirisme de l’expérience du lieu et dans ce choix du progressif on faisait aussi le choix de respecter l’Histoire du théâtre en se coulant dedans. Pour nous la priorité c’était que le lieu gagne en outils pour les artistes et en confort pour le spectateur. Et puis révéler le patrimoine, optimiser l’accessibilité PMR [personnes à mobilité réduite, ndlr], augmenter un peu la jauge - on passe de 200 fauteuils à 225. Et pour l’instant les travaux concernent uniquement la grande salle et le foyer. Mais il reste la deuxième partie du bâtiment, la salle blanche et sous terre des centaines de mètres carrés de sous-sol inutilisés dont on aimerait faire un laboratoire de recherche et de création pour la toute petite enfance.

La Ligne artistique

Outre la continuité que vous affirmez par rapport aux améliorations techniques du théâtre, comment vous situez-vous en ce qui concerne la ligne artistique ?


Adrien de Van : On a également fait le choix de prolonger la ligne artistique de nos prédécesseurs tout en axant sur la jeunesse. Le Paris-Villette a toujours été un lieu pour les nouvelles générations d’artistes. Sauf que le relais est passé, maintenant les jeunes ne sont plus Joël Pommerat et Claire Lasne-D’Arcueil mais Frédéric Sonntag et Pauline Bureau. Ce rôle passerelle du Paris-Villette est essentiel. Aucun autre théâtre à Paris n’offre une si belle cage de scène pour une jauge “abordable”. C’est pourquoi il a toujours joué le rôle de lien entre les petits lieux où les équipes débutent et les gros établissements où elles ne peuvent pas accéder avant d’avoir une certaine assise.

Valérie Dassonville : Notre projet a deux antennes, il se donne pour mission d’accueillir les  nouvelles générations d’artistes d’une part et les nouvelles générations de spectateurs d’autre part. L’idée n’était pas de changer mais plutôt d’élargir vers le bas, en proposant du très jeune public à partir de 18 mois. Notre postulat de départ c’est la rencontre entre un public non averti et des formes contemporaines. On se situe au niveau de la marche intermédiaire pour des artistes montants qui ne jouent pas encore à la Colline ou au Théâtre de la Ville par exemple.

La Programmation

Quels sont les spectacles et temps forts de la saison 2019-2020 ?


Adrien de Van : On fonctionne par trimestres. Habituellement on a un temps d’automne, un temps d’hiver, de printemps et d’été. Là pour le coup, on a un temps de réouverture un peu plus court qui est novembre-décembre et qu’on a voulu être d’une certaine façon  programmatique, c’est-à-dire qui raconte là où on en est. Donc ces quatre premiers spectacles sont emblématiques du projet du lieu.

Le premier est un spectacle de la Compagnie Mauvais Sang qui s’appelle “Change me”. C’est une équipe très prometteuse. Le spectacle est merveilleux, d’une maturité de jeu, de mise en scène, de construction, impressionnante. Il s’agit d’un croisement entre le film “Boys don’t cry”, l’histoire réelle de Teena Brandon, cette jeune fille qui se faisait passer pour un garçon et a été violée par tous ses copains le jour où ils s’en sont rendu compte, et “Les Métamorphoses” d’Ovide. La manière dont ils ont réussi à articuler leur référence antique à quelque chose qui soit pleinement contemporain est admirable. Avec cette jeune équipe, on a décidé de démarrer la saison sur une vraie prise de risque donc on les programme sur un temps long de quatre semaines.

Valérie Dassonville : En parallèle on va avoir une toute petite forme, “La Magie Lente”, en salle blanche parce que les travaux d’insonorisation nous permettent aujourd’hui d’avoir deux spectacles en même temps, ce qui n’était pas le cas avant. En une heure de temps, on traverse dix ans de psychanalyse. C’est l’histoire d’un garçon qui est traité par des médicaments depuis des années suite à un diagnostic de schizophrénie fait par un médecin. Un jour il change de psychiatre et découvre qu’en fait il n’est pas du tout schizophrène. On suit alors tout le parcours qui va le conduire à détricoter ce qu’il pensait être et à découvrir à la fois qui il est réellement et surtout, ce que sont ses hallucinations. On assiste en direct au processus, révélateur de sa propre histoire. L’acteur Benoît Giros y est prodigieux.

Adrien de Van : Ensuite aux vacances de Noël on bascule sur deux projets emblématiques de la création jeunesse aujourd’hui, en tout cas de ce qu’on essaie de mettre sur le devant de la scène. Pour les plus grands c’est Frédéric Sonntag qui pour la première fois va monter un jeune public, “L’enfant océan” l’adaptation d’un roman, la réinvention de l’histoire du Petit Poucet. C’est une chose qui nous a toujours intéressé de voir des metteurs en scène s’emparer de la question de l’enfance, comme ça a été le cas avec Nicolas Liautard et Pauline Bureau par exemple. Et puis on a un spectacle pour les tous petits, “Les Petites Géométries” en salle blanche qui correspond à notre tentative de faire émerger des formes très contemporaines pour la toute petite enfance et pas seulement des formes traditionnelles. On a un d’ailleurs mis en place un dispositif qui s’appelle la Couveuse avec le Théâtre Nouvelle Génération à Lyon et la Scène Nationale de Sète avec lesquels on s’associe pour essayer d’initier des projets et inciter des compagnies qui ne se seraient pas emparées de la question du jeune public a priori à tenter ce croisement avec des propositions très contemporaines.

Valérie Dassonville : Pour “Les Petites Géométries”, le dispositif est très simple, ce sont deux filles avec des boîtes sur la tête qui dessinent dessus à l’aveugle et partent dans la poésie, l’abstraction, la rêverie. Elles tournent, elles effacent, c’est complètement bluffant. Et tout doucement ça raconte une histoire selon un principe qui n’est pas une narration habituelle puisqu’il n’y a pas de parole.

Adrien de Van : ça, ce sont donc les quatre premiers spectacles de la saison. Après nous aurons également deux biennales qui cette année tombent ensemble, ce qui est un hasard de calendrier. Il y a Vis à Vis d’une part, temps fort de la création en milieu carcéral, un projet initié par Valérie au départ. L’enjeu c’est de faire sortir les détenus pour présenter leur création. Et l’autre c’est Génération A, avec la chorégraphe Fatima N’Doye qui fait émerger toute une génération de danseurs et chorégraphes d’Afrique, toujours dans la ligne du Paris-Villette qui est de révéler nouvelles générations d’artistes et nouvelles scènes.


Propos recueillis par Marie Plantin

Réouverture du Théâtre Paris-Villette
Le Samedi 16 novembre 2019
Avec le spectacle "Change Me" à 20h
Théâtre Paris-Villette
211 Avenue Jean Jaurès
75019 Paris
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