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INTERVIEW - Johanna Boyé, la metteuse en scène dont vous n’avez pas fini d’entendre parler

Adoubée par le public du festival d’Avignon qui se presse en masse chaque été pour applaudir ses créations, Johanna Boyé s’affirme désormais comme une metteuse en scène sur laquelle il faut compter. On a profité de la reprise de “Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?” à Paris au Théâtre Montparnasse pour en savoir plus sur le parcours de cette artiste archi douée qui sait distiller dans chacun de ses spectacles un savoir-faire imparable, un univers bien à elle, empreint d’une humanité rayonnante, d’une énergie vivifiante, et sa touche poétique, celle qui fait qu’on décolle, peu importe le sujet abordé. 
A quoi ressemblent vos débuts dans le théâtre ?

Je me suis formée au Sudden Théâtre, dirigé à l’époque par Raymond Acquaviva. J’y ai créé mon premier spectacle, “Le Café des jours heureux” que l’on jouait ponctuellement plusieurs fois par an, soutenus par l’école. Ce spectacle d’une certaine manière a été un tremplin pour moi, il m’a permis d’entrer dans la vie professionnelle immédiatement puisqu’on l’a emmené à Avignon dès la fin de ma formation.

Vous aviez une compagnie à ce moment-là ?

Oui, j’avais créé la Compagnie Les Sans Chapiteaux Fixes en 2003 mais c’est vraiment avec “Le Café des Jours heureux” et ce premier Avignon en 2007 qu’elle s’est justifiée pleinement. 

De qui est la pièce ?

De moi. C’est un texte qui vient de loin, qui recoupait à la fois mon désir d’écrire que je portais depuis l’adolescence et le besoin de me libérer par ce biais de plein de choses personnelles, comme toute première œuvre je pense. C’est le premier geste qui m’est venu, je ne me suis pas trop posée de questions, c’était naturel. 

Et après ?

J’ai eu une longue période où je suis revenue à la base de ma formation de comédienne,  j’ai joué dans différents projets jusqu’à ce qu’on vienne me chercher pour me demander de mettre en scène un cabaret au féminin, “Frous-Frous” et un duo poétique “Hugobert et Michelin”. Les deux spectacles sont partis à Avignon et j’ai décidé de reprendre le chemin de la mise en scène et de passer le concours du Théâtre 13.

Que vous avez gagné !

Oui, avec une pièce de Claudio Tolcachir, “Le Cas de la famille Coleman”, on a obtenu le Prix du Jury et le Prix du Public.

Le Jackpot !

[Rire] Oui avec ce spectacle qui est parti à Avignon, il s’est passé un truc, j’ai enfin réussi à toucher les pros ainsi qu’une production. Avant, ce que je faisais était très artisanal, fait de bric et de broc avec trois sous. Avec “Le Cas de la famille Coleman” et grâce à Colette Nucci, la directrice du Théâtre 13 que je considère vraiment comme ma marraine de théâtre, la première personne qui m’ai fait confiance sur une exploitation, j’ai pu toucher des directeurs de théâtres parisiens, tout un réseau de pros et Atelier Théâtre Actuel a décidé de me produire sur la suite dans un rapport de confiance et d’accompagnement qui est très précieux pour un metteur en scène.

Avignon a été un révélateur dans votre parcours, parlez-moi de votre expérience du festival…

Pour moi c’est l’endroit où je me suis fait connaître vraiment, l’endroit où je présente mon travail pour ensuite rebondir sur Paris. J’ai tout de suite compris qu’à Avignon, je pouvais plus facilement et plus directement toucher les programmateurs et directeurs de théâtre car ils sont sur place et là pour ça tandis qu’à Paris on est tout de suite en concurrence avec les gros spectacles attendus et en tant qu’émergent c’est plus difficile de se faire remarquer. Et puis il y cette chose extraordinaire à Avignon, c’est le public, un vrai public, à ta portée, avec lequel tu peux échanger. D’une certaine manière c’est lui qui décide car si tu as ta salle blindée, ce qui a été le cas sur “Le Cas de la famille Coleman”, “La Dame de chez Maxim”, “Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?” et “Les Filles aux mains jaunes”, tu attires l’attention des pros. C’est une économie difficile mais ça vaut le coup.

Après une pièce contemporaine, “Le Cas de la famille Coleman”, vous vous tournez vers un classique, une pièce de Feydeau, pourquoi ?

Pour une raison très pragmatique à la base. Je cherchais à adapter des romans contemporains qui me tenaient à cœur, “Rien ne s’oppose à la nuit” de Delphine de Vigan et “Pour en finir avec Eddy Bellegueule” d’Edouard Louis, mais je n’ai pas obtenu les droits. Donc pour ne plus avoir cette problématique de droits d’auteur, je me suis tourné vers les classiques. A ce moment-là, j’avais envie de quelque chose de festif, de très drôle, et Feydeau s’est imposé à moi. J’ai repensé à “La Dame de chez Maxim” que j’avais failli monter au Sudden et je me suis lancée en décidant d’apporter une vision plus contemporaine à cette pièce et ma patte. On a fait un gros travail d’adaptation avec Pamela Ravassard, également comédienne sur le spectacle et j’ai décidé de faire valser tout l’intérieur bourgeois pour me concentrer sur la folie, le comique de situation, les personnages, et parler du fond de cette pièce, un type dans l’incapacité totale de dire la vérité à sa femme et d’assumer ce qu’il a fait.

Le spectacle a fait le “buzz” à Avignon si je me rappelle bien ?

Oui, c’était fou. Magique même. Avec ce spectacle j’ai eu le sentiment de passer un cap, c’est mon premier spectacle produit par Atelier Théâtre Actuel, on a eu trois nominations aux Molières. Et après Avignon on a enchaîné au Théâtre 13 puis au Rive Gauche. A partir de là, les propositions de mise en scène ont afflué et j’ai commencé à partager mon temps entre des commandes et des spectacles que je porte personnellement. Qui m’aime me suive m’a demandé de mettre en scène Virginie Hocq et Zinedine Soualem dans “C’était quand la dernière fois” d’Emmanuel Robert-Espalieu qui s’est joué au Tristan Bernard et Elodie Menant m’a contactée pour “Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?”. Deux belles propositions qui ont abouti à de belles rencontres puisque je fais la mise en scène du prochain spectacle d’Elodie Menant, “Je ne cours pas je vole”, un spectacle sur le sport, la libération, la capacité à rebondir et la discipline où l’on suit le parcours d’une athlète qui prépare les J.O. Le spectacle sera à Avignon cet été. Et je viens de mettre en scène le nouveau solo de Virginie Hocq, “Presque…” qu’on vient juste de créer en Belgique. C’est un seul en scène très singulier qui porte en lui la philosophie de vie de Virginie Hocq, son regard plein d’empathie sur le monde et l’être humain. Virginie est une vraie bête de scène, une artiste extrêmement drôle et créative. Je l’admire beaucoup dans sa virtuosité, elle a quelque chose d’unique et  elle parvient à faire rire sur un sujet grave, c’est fort. 

Le spectacle va jouer à Paris ?

Oui, il part en tournée et sera à Paris la saison prochaine, fin 2020. 

Et comme rien ne vous arrête, vous créez “Les Filles aux mains jaunes” à Avignon l’été dernier qui fait salle comble…

Contrairement aux commandes, “Les Filles aux mains jaunes” est un spectacle que je porte personnellement. J’en avais créé une maquette il y a quelques années dans le cadre des EAT au Théâtre 13 mais à l’époque les droits n’étaient pas libres, ma malédiction (rires). Et puis l’auteur Michel Bellier est revenu vers moi et m’a donné le feu vert. C’est un spectacle sur les prémices du féminisme, l’émancipation des femmes pendant la première guerre mondiale. Ces quatre “héroïnes” sont nos ancêtres, elles se sont battues au sens propre du terme, ont milité pour l’égalité salariale, sujet malheureusement toujours d’actualité. Je suis ébahie par la résonance de ce sujet avec nos luttes actuelles. En lisant la pièce, j’ai appris des choses sur ma propre histoire et ce moment décisif dans l’histoire du féminisme. Et puis ce n’est pas une pièce sur les bourgeois, elle parle d’ouvrières et c’est important pour moi aussi. Ce qui me touche dans cette pièce c’est qu’elle témoigne de la possibilité de dire non même quand on est tout petit, du pouvoir de l’intention et de l’insurrection que chacun porte en soi. Ces femmes se révèlent à elles-mêmes, elles s’assument sans hommes pour la première fois de leur vie et sont allées au front elles aussi mais pas le même.

On sent que le sujet vous tient à cœur...

Bien sûr. Je suis très fière de porter ce spectacle, ce sont mes valeurs et ça me ressemble. Je suis très fière aussi de mes quatre comédiennes qui sont formidables. Le spectacle repart à Avignon cet été et sera au Théâtre Rive Gauche à la rentrée prochaine. “Le Cas de la famille Coleman” parlait aussi de marginaux d’une autre façon à travers le portrait d’une famille argentine, pauvre et un peu branque. Je crois que dans tout mon travail il y a quelque chose autour du portrait. Avant d’être des histoires, mes spectacles sont des portraits de gens différents, ils tournent autour de figures fortes, de personnalités marquantes. Et il s’avère que ce sera encore le cas sur mes prochaines créations.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai en ligne de mire deux nouvelles mises en scène. L’une est une commande d’Eric- Emmanuel Schmitt qui m’a demandé de mettre en scène sa pièce “Le Visiteur” avec deux excellents comédiens, Sam Karmann et Franck Desmedt. L’autre est un projet personnel d’adaptation du roman de Karine Tuil, “L’Invention de nos vies”. Je viens d’en finir l’adaptation avec Leslie Menahem et ce n’est pas une mince affaire mais c’est passionnant. C’est un pavé de 500 pages qui se passe entre les Etats-Unis et la France avec énormément de personnages. On suit le parcours d’un avocat qui va mentir sur son nom et ses origines, va avoir une ascension fulgurante. Mais un jour le passé revient frapper à sa porte. C’est très épique, il se passe beaucoup de choses, des rebondissements dans tous les sens. Et ce spectacle j’aimerais le créer à Paris.

Propos recueillis par Marie Plantin

Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ?
A partir du 23 janvier 2020
Au Théâtre Montparnasse
31 Rue de la Gaîté
75014 Paris
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