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INTERVIEW - Martine Barrat, photographe au grand cœur

Dans le cadre du Festival Magic Barbès, FGO-Barbara fait la part belle à la photographe et vidéaste Martine Barrat, icône de mode et aventurière sans frontières du milieu urbain, connue pour son travail photographique unique au cœur des gangs du South Bronx. Française de souche, Martine Barrat vit à New-York et chaque retour à Paris la mène à la Goutte d’Or, son port d’attache(ment). L’occasion pour FGO-Barbara de célébrer cette artiste légendaire unique en son genre et de partager ses photos qui sont un pan de l’histoire du quartier. 
La Photographe Martine Barrat revient en son QG parisien, la Goutte d’Or, berceau de sa pratique photographique et expose une série de clichés entre les murs de FGO-Barbara, mais aussi sur ses façades extérieures à la nuit tombée ainsi que sur les grilles du terrain de foot à l’intérieur du Square Léon, à deux pas. Un retour à ses premiers amours, les gens, les familles, les enfants devenus grands, rendu possible grâce à Mamadou Yaffa, modèle et ami de la photographe, à l’initiative de ce projet qui résonne comme des retrouvailles. Car l’amitié prime chez Martine Barrat, et dans sa vie personnelle et dans sa vie professionnelle qui se confondent en un même rapport au monde fait d’attachement, de tendresse, de fidélité. Les années ne comptent pas tant que l’amour est là. C’est d’ailleurs un portrait de Mamadou enfant qui ouvre l’exposition de FGO-Barbara. Torse nu sur son petit cheval, il regarde droit l’objectif malgré son jeune âge, six ans peut-être, et personnifie à lui seul la confiance que l’artiste sait instaurer avec ceux qu’elle photographie. Et ce n’est pas la nostalgie d’un temps passé que l’on lit sur ses clichés où l’enfance a le rôle principal, c’est l’éternel présent photographique qui embrasse le temps et la tendresse jamais condescendante de Martine Barrat, son regard juste et droit qui sait capter la beauté là où elle se niche, pas la beauté figée et fabriquée des standards consuméristes, non, la beauté vivante, vibrante, à vif, de ses compagnons de route au long cours. 

Eprise de contact humain, de rencontres et d’échanges, l’amitié est le moteur de cette artiste généreuse et spontanée qui photographie comme elle vit, avec porosité et ouverture d’esprit. Nous l’avons rencontrée un matin pluvieux, à la Goutte d’Or bien sûr, et autant vous dire qu’à 86 ans, elle nous a ébloui.

Comment en êtes-vous arrivée à faire de la Goutte d’Or votre terrain photographique de prédilection ?

J’ai découvert la Goutte d’Or par hasard, il y a des années, alors que je me promenais avec la journaliste Hélène Hazera, en sortant de Libération. Nos pas nous ont conduit là et je suis tombée en amour pour ce quartier. Et cet attachement ne m’a plus quitté. Je me souviens de la douceur, des enfants qui jouaient dans la rue, j’ai rencontré des familles merveilleuses, la joie de vivre était palpable, j’en ai été très touchée. Je suis restée amie avec certaines familles pendant très longtemps.

Vous êtes célèbre pour votre immersion photographique au sein des gangs du South Bronx, les Roman Kings et les Ghetto Brothers, cette expérience a été fondatrice pour vous ?

Oui c’était quelque chose. C’est Félix Guattari et Gilles Deleuze qui m’avaient offert la caméra vous imaginez ? Ils ont été très importants dans la réception de ce travail qui m’a entraîné dans une expérience intense de 7 ans avec les gangs de filles et de garçons. Et ils me filmaient autant que je les filmais. Le principe, c’est que la caméra nous appartenait à tous, c’était notre instrument, on s’en servait tous. Il n’y avait pas de hiérarchie entre l’artiste et ses modèles, ça c’était nouveau. Mais un jour, je suis rentrée tard chez moi, la caméra avait disparu, on me l’avait volée. A l’époque c’était la première caméra existante, c’était du matériel très lourd. C’est là que mes amis des gangs m’ont offert mon premier appareil photo. Ils m’ont mis le pied à l’étrier en quelque sorte et comme le mouvement me manquait beaucoup, je faisais des photos que je déroulais en bandeaux. Je faisais des rouleaux de photos que je collais et plastifiais pour les exposer sur la longueur.

La musique et la danse sont très présentes dans votre œuvre, quel est votre lien à ces arts vivants ?

J’adore la musique, je ne peux pas vivre sans. Je vis au Chelsea Hôtel où tous les musiciens sont passés. A tous les étages, il y avait de la musique, c’était merveilleux, j’y ai même rencontré Jimi Hendrix. Et pendant des années, j’ai été barmaid dans un club de jazz à New-York. Donc ma vie baigne dans la musique et la danse c’est la vie. Mon film “Getting Lite” sur les danseurs du métro new-yorkais est en prise direct avec ce que j’aime, les happenings dansés, le milieu urbain. Mon territoire c’est la rue. C’est là où je me sens à l’aise. “Getting Lite” va d’ailleurs être projeté ici à FGO et j’espère le vendre pour pouvoir continuer à faire mes films car j’ai beaucoup d’idées de films que j’ai envie de réaliser.

Vous vous êtes aussi infiltrée dans le monde de la boxe…

J’ai travaillé dans le milieu de la boxe pendant 6 ans. Dans la boxe j’ai appris à être transparente pour ne pas déranger les boxeurs et leurs entraîneurs, c’est pour ça qu’ils m’ont acceptée. Ne pas parler, ne pas séduire, ne pas les perturber dans leur entraînement car cela demande une concentration très intense. Un livre est paru sur ce travail photographique, “Do or die”, et Martine Scorsese et Gordon Parks ont écrit dedans.

Et puis il y a la mode qui n’est jamais loin…

La personne qui a le plus collectionné mes photos, c’était Yves Saint-Laurent. Il avait 172 photos de moi, il adorait mes photos de Harlem et chaque fois que je lui rendais visite, il se réjouissait de voir mes photos et de les acheter. Yohji Yamamoto a aussi eu une place très importante dans mon parcours, c’est un homme d’une grande générosité qui m’a fait confiance et a publié mon premier livre, “My Friends”. Je n’oublie pas ce magnifique cadeau. Mes photos ont aussi été intégrées à un livre d’Azzedine Alaïa. Mais la mode j’aime aussi la porter, je suis fan des créations de Xuly Bet [un styliste malien, ndlr] et Sophie Theallet. 

Votre carrière est vraiment jalonnée de rencontres incroyables

Oui j’ai eu de la chance, j’ai rencontré des gens formidables, connus ou pas. Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Guattari et Deleuze qui ont tellement compté. Une des plus belles lettres que j’ai reçu, c’est une lettre de Deleuze qui m’a écrit avant de mourir : “Il me faudrait toute une vie pour écrire sur tes photos”. Mais il y a aussi Mamadou qui est toujours à la Goutte d’Or et grâce à qui j’expose aujourd’hui ici. Il a son bureau dans le quartier, il s’investit dans l’humanitaire, dans des causes très importantes, la lutte contre la dépigmentation et le paludisme. Mamadou et son frère Abibou ont accroché les photos exposées en plein air dans le parc et je me réjouis de filmer les réactions des gens qui sont sur les photos car j’ai sélectionné des photos de groupes, notamment avec des enfants qui sont des adultes maintenant et peuvent se voir dans un effet miroir. Ce qui est triste c’est que la plupart des familles ont dû partir en banlieue à cause de la gentrification. Comme à Harlem, malheureusement.

Qu’est-ce qui vous anime quand vous prenez des photos ?

Montrer la beauté des gens, la beauté de leur cœur. Et à la Goutte d’Or j’ai beaucoup trouvé ça. Pour moi il y a beaucoup plus de joie à la Goutte d’Or que dans les beaux quartiers du 7ème ou du 16ème arrondissement. Ici j’ai trouvé la joie de vivre et l’amour entre les gens, l’insouciance de l’enfance aussi. Les inventions des enfants sont sans limite et mes photos témoignent de leur créativité débordante et de leur soif de jouer insatiable. En fait, je propose un autre système de valeur que le système de valeur capitaliste fondé sur l’argent. Le mien repose sur l’amour et la fraternité.

Propos recueillis par Marie Plantin

[A noter que les photographies de Martine Barrat s'exposent également à partir du 8 octobre dans le cadre de l'Urban Film Festival sur la péniche Fluctuart]

Exposition
Martine Barrat
La Goutte d’Or
Du 21 septembre au 21 novembre 2019

A FGO-Barbara
1 Rue Fleury
75018 Paris

Et sur les grilles du terrain de foot du Square Léon
20 Rue des Gardes
75018 Paris

Projection de Getting Lite les 23 octobre et 6 novembre à 19h en entrée libre
A FGO-Barbara
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