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INTERVIEW - Olivier Latry, l’organiste passeur d’âme

Olivier Latry, organiste de Notre-Dame de Paris, sort un album enregistré sur les grandes orgues Cavaillé-Coll de la cathédrale, un disque au titre énigmatique qui en annonce à la fois l’enjeu et l’audace. “Bach to the future”. En attendant d’aller l’écouter à la Philharmonie dimanche prochain, nous l’avons rencontré pour en comprendre la genèse.

Rencontrer Olivier Latry est une aventure qui élève dans tous les sens du terme. L’organiste de Notre-Dame de Paris nous reçoit en son QG, entre ciel et terre. Rendez-vous devant le presbytère de la cathédrale. Tout autour, pigeons et touristes animent le parvis séculaire. L’organiste est ponctuel, la poignée de main chaleureuse. Il nous mène en son antre via une porte sur le flanc côté Seine de la fière église. La visite se mérite. Ce sont des escaliers en colimaçon qui nous cueillent dès l’entrée et n’en finissent pas de grimper. Mais notre musicien alerte les monte quatre à quatre. Jouer de l’orgue est un sport. Nous y sommes, le souffle coupé par l’effort, par la vue sur la nef, par la hauteur. L’orgue est là, imposant, sa petite console, sa tuyauterie gigantesque, partie prenante de l’architecture de la cathédrale. Olivier Latry nous invite à pénétrer le ventre de l’orgue, nous voici littéralement dans l’instrument, l’émoi à son comble. Puis c’est un escalier en bois, raide et étroit, que nous empruntons pour nous retrouver face à l’immense rosace de la façade. Et voir ce qui ne nous avait jamais été donné d’approcher de près. Les détails du vitrail. La précision du trait, la délicatesse, la splendeur des couleurs. L’envers de la médaille. Et l’interview de nous donner accès à la face cachée de l’organiste, celui qu’on ne voit pas mais propage sa musique dans les moindres recoins, fait résonner la moindre pierre de l’édifice.

Vous êtes titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris depuis 33 ans. Que signifie et qu’implique ce statut ?

Dans titulaire, il y a titre, ce qui veut dire que j’ai le titre d’organiste de cette église. Concrètement, l’organiste est là pour assurer le service liturgique du lieu qui, à Notre-Dame, se compose pour le grand orgue des offices le week-end, à savoir le samedi soir et le dimanche toute la journée et les offices exceptionnels du calendrier liturgique, la Semaine Sainte, Noël, l’Ascension, l’Assomption... Mais Notre-Dame est aussi la paroisse de l’Etat, donc à ce titre on peut avoir des événements de type nationaux qui sont de divers ordres. Cela peut être des funérailles nationales ou des cérémonies pour les victimes d’attentats ou de catastrophes. Ce sont les offices auxquels on est tenu de participer. C’est notre rôle. Et puis il y a des concerts à assurer puisqu’il y a un concert toutes les semaines ici.

C’est une grosse responsabilité...

Oui, mais que l’on se partage à trois, puisque nous sommes trois organistes titulaires. D’autant plus que pendant les offices on improvise en permanence parce qu’il est impossible de jouer une pièce écrite qui ne se finira jamais quand il faut, et comme tout fonctionne à la seconde près, on est obligé d’improviser. Donc rien qu’un week-end, c’est très lourd à porter parce que sur six offices on improvise environ trois heures. Entre l’entrée, la sortie, et les interventions pendant la messe, il faut forcément se renouveler là dedans. Faire ça tous les dimanches voudrait dire qu’on entre dans une forme de routine qui serait préjudiciable à la qualité qu’on attend de nous. Donc je pense que c’est très bien comme ça.

Vous êtes entré très jeune à Notre-Dame, à 23 ans, ce n’était pas trop impressionnant ?

Comme disait Jean-Paul II quelques années après son élection, d’abord il a commencé par être pape et après il a endossé les habits de pape, ça prend au moins un ou deux ans. C’est tout à fait ça je pense, il faut le temps d’endosser la fonction, parce que c’est extrêmement lourd. La première messe que j’ai accompagnée ici, quand j’ai pensé à tous les organistes passés avant moi sur cette console, à tout ce qui s’est passé ici dans cette cathédrale sur un plan historique, ça fait un sacré poids sur les épaules, ça fait vraiment drôle. Après on s’y habitue. Mais je pense qu’il faut se situer à un autre niveau, on est là en tant que serviteur. ça permet de dédramatiser les choses.

Quel genre de serviteur ?

En tant qu’organiste, on est plus ou moins caché physiquement, on n’est pas sur le devant de la scène mais au service d’une cathédrale qui a 850 ans. Or, nous ne sommes pas éternels. Il y a eu des gens avant nous, il y en aura après. On n’est qu’un maillon de la chaîne. On est là simplement pour transmettre aux générations futures quelque chose que l’on a reçu des générations passées. Et j’adore cette idée là. Selon moi, l’artiste est un passeur, un vecteur entre plusieurs dimensions, et l’organiste un serviteur de l’ombre.

Votre album “Bach to the future”, dans son titre-même, place en son cœur un grand écart temporel...

En fait, dans ce disque, tout, y compris le titre, est basé sur le paradoxe. Enregistrer le chantre du protestantisme dans le plus haut lieu du catholicisme, un compositeur baroque sur un instrument symphonique, un compositeur allemand sur un instrument français. Et c’est ça qui m’intéressait, voir comment une musique comme celle-là pouvait passer les épreuves non seulement du temps mais aussi des styles et quelque part nous prouver encore une fois sa transcendance. On peut se le permettre avec la musique de Bach parce qu’elle est universelle, je ne sais pas si on aurait pu le faire avec n’importe quelle musique. Mais Bach s’y prête, c’est évident.

Pour moi, le futur c’est d’abord le passé. L’organiste s’inscrit dans une lignée, dans l’enchaînement des générations passées et des générations futures. Et c’est la même chose dans un disque comme celui-là. Bach est mort en 1750 et immédiatement il a été joué et transposé pour d’autres instruments. Liszt a utilisé ce matériau pour créer soit du Liszt soit du Bach au piano re-transformé etc, Stokowski a fait la même chose pour l’orchestre. Et c’est ça qui m’intéresse, c’est de voir comment chaque musicien quel qu’il soit, pianiste, compositeur, chef d’orchestre, a pu nous donner sa vision d’un compositeur comme Bach et utiliser ce terreau pour créer une vision nouvelle, contemporaine en tout cas, la mienne.

Comment avez-vous imaginé la sélection d’œuvres ?


J’ai fait la sélection en lien avec l’instrument et l’acoustique de la cathédrale parce que tout n’aurait pas pu forcément fonctionner. Et il a fallu effectivement faire un choix assez drastique parce qu’il y a des pièces que j’aurais aimé jouer mais ce n’était pas possible par rapport à la réelle adaptation, à l’osmose que je souhaitais retrouver. Pendant des années j’ai joué Bach selon ce qu’on appelle les "Historically informed" avec l’aspect musicologique qui est extrêmement important, absolument nécessaire même, mais qui quelque part sclérose aussi car il n’y a plus d’approche personnelle de la pièce. On garde la lettre mais on oublie complètement l’esprit et ça, ça me gêne terriblement. L’artiste n’est pas un pur interprète, il a sa subjectivité à mettre en jeu. Et la musique n’est pas figée dans une époque et une interprétation, elle est continuellement en mouvement.

Vous nourrissez ce projet depuis longtemps ?

Oui, quasiment depuis ma titularisation. Au début je m’étais dit que je n’enregistrerais jamais Bach à Notre-Dame parce que justement l’orgue était beaucoup trop loin des préoccupations stylistiques de Bach et finalement je me suis rendu compte après coup qu’on pouvait imaginer vraiment autre chose, tout simplement, et transcrire la musique de Bach pour un instrument différent. L’important c’est de retrouver constamment le centre de gravité entre l’interprète, l’instrument et le compositeur. Je déteste quand j’entends un pianiste qui va jouer du Couperin, du Rameau ou du Bach au piano mais va chercher à imiter le clavecin. Ce qui m’intéresse c’est justement d’aller le plus loin possible dans l’utilisation du matériau sonore. Car si on oublie le rapport au son, on oublie l’une des principales composantes. Et il y en a d’autres.

Lesquelles ?

Le message, la ligne. Il y a quelque chose qui me dérange dans le fait d’appliquer des principes musicologiques à la lettre et de s’en satisfaire. Ce n’est pas une fin en soi mais justement là où tout commence, où l’on peut véritablement s’investir dans la musique. Comme je le disais, j’aime que l’art soit toujours en mouvement. Quand j’ai appris récemment qu’on allait recréer la deuxième tour de la basilique Saint-Denis, j’étais ravi. Vous vous rendez compte, ça fait des siècles que cette basilique n’a qu’une tour. Créer une deuxième tour des siècles plus tard, continuer l’oeuvre des autres, c’est génial. En orgue la question des choix de restauration se pose souvent. Quand on restaure un orgue du XIXème siècle, est-ce qu’il faut revenir à l’état originel de l’instrument et enlever tout ce qui a été ajouté au XXème ou alors est-ce qu’il faut l’intégrer pour créer quelque chose de nouveau ? C’est aussi la question de cet enregistrement. Est-ce qu’il faut avoir une approche passéiste ou iconoclaste ? Si ce disque peut servir de tremplin à une réflexion sur ce débat-là, tant mieux. Je pense que c’est important qu’il y ait une réflexion à ce sujet et au-delà de ça, je crois que c’est aussi une mission spirituelle de faire un disque comme celui-là, jouer la musique de Bach dans un lieu comme celui-là, il y a une approche forcément spirituelle.

A l’occasion de la sortie du disque, vous donnez un concert dimanche prochain sur l’orgue de la Philharmonie que vous avez inauguré en 2016, il va falloir de nouveau adapter votre répertoire à l’instrument ?


Oui car une acoustique comme la Philharmonie a des répercussions qui ne sont pas les mêmes. A Notre-Dame, avec les colonnes, on a des chocs acoustiques. Il y a des paliers dans le déclin du son. A la Philharmonie, on entend différemment parce qu’il y a des coursives tout autour, le son est enveloppé. A chaque concert, en fonction de l’instrument et de son contexte, il faut se réadapter. Le son de l’orgue, le principe des jeux, l’adaptation de tel ou tel registre, ça prend du temps de choisir tout ça. Chaque concert est une nouvelle aventure. Aucun risque de s’ennuyer.

Propos recueillis par Marie Plantin


Olivier Latry
En concert

Le 24 mars 2019
A la Philharmonie

Le 27 août 2019
A Notre-Dame de Paris

Le 18 décembre 2019
A Radio France
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