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L’Humanité à nu selon Emma Dante

Après le Festival d’Avignon cet été, les bêtes de scène d’Emma Dante s’exhibent au Théâtre du Rond-Point et nous tendent le miroir d’une humanité non domestiquée, débordante de peurs et de désirs, déchue, misérable et sublime.
Plus de dix ans qu’on la suit, qu’on vient découvrir, avide, chacune de ses créations au Théâtre du Rond-Point qui l’accueille fidèlement depuis 2007. Dans ses petites salles d’abord, puis à Renaud-Barrault, sur la grande scène, assez profonde et large pour recevoir sa communauté de comédiens et danseurs, toujours prompts à jeter leur corps dans la lutte, à faire crisser les tabous, à faire entendre la voix de leurs entrailles et voir la nudité de leur âme. A chaque fois c’est la même chose, on en sort bouleversé. Emma Dante nous donne des frissons parce que, à sa manière, héritière du théâtre dansé de Pina Bausch, elle sait faire parler les corps, les groupes, les femmes, au-delà des mots et de la syntaxe, dans des partitions physiques brutes et tendres, violentes et drôles, à la fois exacerbées et dépouillées. 

"Bestie di scena" est le prolongement évident des spectacles précédents, une nouvelle pierre à l’édifice que construit la metteur en scène sicilienne qui s’est toujours délestée de la pudeur et des bonnes moeurs, dépliant corps et confessions sur des plateaux nus, avec ce même souci de creuser nos vies, gratter la croûte, éplucher nos rêves et nos cauchemars, et regarder sous la surface ce qui se trame de drames intimes et inavouables. On y retrouve ses motifs, les corps en offrande, exaltés dans leur force et leur fragilité, ce goût de la ligne, de la frise, de la frontalité, de la structure qu’un élément extérieur vient dynamiter de l’intérieur, cette façon de fabriquer des images vivantes et frappantes, de privilégier le langage du corps et des situations plutôt que le dialogue et la narration. C’est du Emma Dante tout craché mais encore renouvelé puisqu’ici la metteur en scène pousse loin la radicalité, plaçant la nudité de ses interprètes au cœur du dispositif, du processus dramaturgique, de l’esthétique même de ce dernier opus.

Ici, ce n’est pas le paradis, loin de là. Le serpent, la pomme, le péché originel, la fuite et la déchéance sont passés par là. La nudité est coupable, on la cache tant bien que mal et plutôt mal car elle ressurgit toujours au détour d’un mouvement, d’un geste qui découvre. C’est le parcours de corps à découvert qu’Emma Dante orchestre, au grès de scènes qui confrontent ses humains cobayes prisonniers du plateau à la fatigue, à la soif, au froid, au danger, à la peur, à l’effort, au jeu, à la séduction, à l’affrontement, à la faim, à l’étouffement…. Corps dansant, corps guerrier, corps souffrant, corps désirant, corps féroce ou câlin, corps animal, corps bougeant coûte que coûte pour rester en vie, la nudité est ici un accès direct à notre humanité originelle, en dehors de toute contextualisation (sociale, géographique, historique, culturelle…). Et si nous ne voyons au début que des abstractions de corps pris dans une masse qui engloutit tout, la nudité comme une seconde peau, un costume un peu voyant, on voit bientôt et de plus en plus des êtres qui s’étoffent au fur et à mesure, s’individualisent, s’ancrent, se démarquent. C’est alors qu’une vraie communauté advient, un ensemble d’individus uniques et magnifiques confronté à des situations identiques. Un miroir tendu de notre humanité qui vient nous rappeler à quel point nous sommes à la fois si peu de chose et tellement plus que notre simple enveloppe charnelle.

Les tableaux qui se succèdent sont souvent des splendeurs visuelles. Emma Dante a cette qualité particulière qui est de faire naître des images pleines, vibrantes, denses, jamais déconnectées de l’organicité intime qui nous meut.

Par Marie Plantin

Bestie di Scena (Bêtes de scène)
Du 6 au 25 février 2018
Au Théâtre du Rond-Point
2 Bis avenue Franklin Roosevelt
75008 Paris
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