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L’oeuvre de Bacon s’expose à Beaubourg, abordée par le biais des sources littéraires qui l’abreuvent

Le Centre Pompidou consacre actuellement une riche et dense exposition monographique au peintre irlandais Francis Bacon, poursuivant de ce fait sa redécouverte des oeuvres majeures du XXème siècle. Après Magritte le philosophe, après les lumineux et chatoyants Derain et Matisse, voici venu le tour des toiles torturées de Bacon que l’exposition aborde par le biais de leurs sources littéraires inspiratrices.
Des triptyques partout, une douzaine en tout, “Bacon en toutes lettres” regorge de ces grands panneaux fonctionnant par trois que Bacon produisit dans les vingt dernières années de sa vie, des années 70 jusqu’à sa mort en 1992. Si le sujet change radicalement ou revient comme un leitmotiv à la manière de ses “Human Bodies” qui jalonnent son oeuvre, le systématisme formel du triptyque est surprenant, d’autant plus qu’il se double de cette mise en espace propre à l’univers “baconien”, à savoir la présence récurrente d’un cube évidé au centre de la toile, forme géométrique qui vient concentrer en son sein la scène qui s’y joue. Parfois, il s’agit seulement d’une porte en arrière plan, du cadre d’une fenêtre, parfois d’un pan de mur ou d’un cercle à la manière d’un plateau de théâtre, d’une piste, d’un ring. Ce dispositif interne à ses toiles qui les rend reconnaissables entre toutes est d’une étrangeté totale quand bien même sa peinture nous est familière. Mais on croit y déceler une façon absolument singulière d’extraire un pan palpitant du réel pour le regarder par un prisme altéré, traquant l’essence des choses au-delà de tout réalisme, pour en intensifier la portée et la vérité.

L’exposition que propose le Centre Pompidou ne se contente pas d’être une rétrospective en bonne et due forme. Elle axe, comme elle l’avait fait avec Magritte et sa portée philosophique, sur l’inspiration littéraire de Bacon qui puisait directement dans ses lectures les visions à l’origine de ses tableaux. Ainsi, la scénographie fonctionne en salles ouvertes et salles fermées, à la manière de cubes faisant écho au motif représentatif du peintre, alternant stimulation du regard et de l’écoute, les boîtes obscures diffusant en continu des textes issus d’oeuvres fondamentales dans l’élaboration des images qui peuplent les toiles du grand lecteur qu’était Bacon. Lus en français et en anglais par des comédiens de haute volée sélectionnés par Mathieu Amalric (Valérie Dréville, Carlo Brandt, André Wilms, Dominique Reymond, Hippolyte Girardot entre autres), les extraits naviguent de Georges Bataille (“L’Expérience intérieure”) à TS Eliot (“The Waste Land”), de Joseph Conrad (“Heart of darkness”) à Eschyle (“Les Euménides”), de Michel Leiris (“Miroir de la tauromachie”) à Nietzsche (“Humain trop humain”). Ce dispositif offre une nouvelle porte d’entrée dans l’oeuvre picturale de Bacon, une approche plus complexe qui vient étoffer l’intimité en jeu dans ses toiles. Car cette constellation d’auteurs donnés à entendre vient dessiner un paysage d’effroi et d’aversion, de violence sourde et d’amoralité, une humanité écartelée entre pulsion vitale aigüe, conscience de sa mortalité et tentation du néant, et tendre un miroir sans fard, cru et sanglant, à nos visages trop lisses et uniformes pour pouvoir exprimer les tragédies et les monstres qui nous habitent.

L’immersion “baconienne” se clôture par la projection d’extraits d’interviews du peintre et c’est proprement passionnant que de l’écouter parler. En se concentrant sur les toiles élaborées à partir des années 70, Beaubourg met l’accent sur la mutation stylistique à l’oeuvre dans la peinture de Bacon après l’exposition que lui consacra le Grand Palais en 1971. C’est ce tournant et les toiles qui s’en suivent qui nous sont donnés à voir et à entendre en une immersion remuante qui vient souligner l’apogée d’une recherche artistique tentée par l’épure et l’intensification du réel, capturant la réalité en des visions subliminales en prise directe avec l’inconscient.

Si la peinture de Bacon est littéraire, jamais elle n’est littérale, ce qui la rend si énigmatique. Pour l’approcher sans risquer de rester à la porte, un conseil, sautez, sans filet, ne cherchez pas à plaquer les idées préconçues en vogue sur ce peintre sulfureux, faites votre propre chemin. Les mots intemporels et universels diffusés dans l’exposition vous aideront à plonger en vous-même autant que dans la matière dense de ses triptyques, le plus souvent des huiles sur toile auxquelles s’ajoutent parfois sable et poussière comme pour mieux intégrer en leur sein le réel et notre condition de mortel. Et pénétrer à corps perdu dans l’univers charnel, masculin, morbide et blessé jusqu’à la moelle de Francis Bacon.

Par Marie Plantin

Bacon en toutes lettres
Du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020
Au Centre Pompidou
Place Georges Pompidou
75004 Paris
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