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La Cinquième Symphonie de Mahler prend corps aux Bouffes du Nord

On apprend à l'instant la nomination de Jeanne Candel et Samuel Achache à la direction du Théâtre de l'Aquarium, nouvelle réjouissante, tandis que sur la scène des Bouffes du Nord se joue actuellement "Demi-Véronique", la dernière création de la Vie Brève. Longue vie à la compagnie !
Sombre et tempétueuse, la cinquième symphonie de Gustave Mahler ressemble à une mer déchaînée, évoque les soubresauts endiablés des vagues à l’âme, les déchirements lyriques d’un coeur trop romantique. Jeanne Candel, qui excelle, le plus souvent en un binôme fertile avec Samuel Achache, à inventer des mondes scéniques où la musique est en première place, officie ici en collectif, en trio plus précisément, aux côtés de Caroline Darchen et Lionel Dray, et une fois n’est pas coutume, sort de l’ombre pour offrir sa présence mutique et souveraine au plateau et se lancer à corps perdu et coeur éperdu dans la musique du compositeur autrichien, cette symphonie magistrale au romantisme exacerbé, toute en cordes, cuivres et instruments à vent qui emporte dans ses tumultes quiconque s’aventure à l’écouter.

La cinquième de Mahler est leur unique argument et c’est assez tant c’est un gouffre sans fond, un trou noir cosmique. La musique est leur matière première, leur matrice. Le terreau immatériel dans lequel s’enracine leur geste scénique. Pas de trame à proprement parler hormis celle de la musique, aucun mot hormis le monologue du début avant le déferlement de notes, “Demi-Véronique” est une traversée inédite et somptueuse, bouleversante et burlesque, qui tente de traduire en tableaux vivants, en scènes muettes et expressionnistes, l’ébranlement intérieur procuré par ce morceau dense et intense, les mouvements physiques qu’il active, l’imaginaire qu’il libère. L’ambition est d’une audace folle et le résultat a le panache du défi qui le sous-tend. Jamais on n’a assisté à un tel déploiement au plateau d’une musique symphonique. L’ouïe et la vue sont sollicitées à égalité dans une symbiose surprenante. Il ne s’agit pas là d’illustrer mais d’extraire le potentiel scénique contenu dans cette marée musicale en une entreprise de visualisation éblouissante.

Dans une scénographie vêtue de noir des pieds à la tête (très belle réalisation de Lisa Navarro), un décor de deuil, où le mobilier semble achever de se consumer sous nos yeux, encore fumant de sa défaite à briller, l’espoir se déterre à coup de pelle tandis que les rêves s’évaporent dans les eaux dormantes d’une mare boueuse où les poissons sont voués à la bouillabaisse. Dans cet univers onirique tout droit sorti de six oreilles en surchauffe émotionnelle, les corps s’affolent, le décor s’étiole comme si les emportements instrumentaux impactaient directement son intégrité matérielle. Ici la musique sort de terre ou s’échappe d’un couvercle en fer et la raison part en fumée. Les images sont d’une puissance phénoménale, elles s’impriment sur la rétine comme des visions subliminales, des mirages générés par la musique elle-même. Le sens même de la vue semble se fondre dans celui de l’ouïe et vice versa. La vie scénique devient émanation de la partition. Et lorsque Caroline Darchen et Lionel Dray (tous les deux sensationnels, comiques, tragiques, d’une extravagance réjouissante et néanmoins pleins de superbe) s’affublent d’oreilles géantes, outre la dimension éminemment grotesque et freak de la scène, on dirait qu’ils cherchent à prendre la mesure sonore de leur environnement. 

Jamais on n’avait vu un tel rapport entre l’image et le son, le corps et le son, exploré jusqu’à plus soif, sur la durée, comme principe dramaturgique global. C’est véritablement saisissant et l’on va d’émerveillement béat en soubresaut de rire dans ce paysage surréaliste à la plasticité organique où chaque scène irradie son évidence tout autant que son étrangeté. Mais mieux vaut ne pas trop en dévoiler pour mieux vous laisser savourer le goût de la surprise et la joie profonde de vivre une expérience aussi intense qui puise sa théâtralité à la source même de la musique. Et quand Mahler, ses stases de violence et d’effroi, de douleur perçante et d’ironie criante, laisse la place à ce morceau de rebetiko mélancolique et décharné, on croit pleurer des larmes résonantes, des lambeaux de mélodies dégoulinantes, comme si nous avions plongé nous aussi dans ce monde parallèle où la musique peut fendre les cœurs au sens propre du terme, nous scotcher au mur, nous dépouiller de la carapace du réel ordinaire dans laquelle nous sommes trop à l’étroit et nous faire traverser les frontières du monde tangible pour basculer dans le monde sensible. Ebouriffant, rien de moins.

Par Marie Plantin

Demi-Véronique
Du 6 au 17 novembre 2018
Au Théâtre des Bouffes du Nord
37 (bis) Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
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