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La Petite Sirène selon Emma Dante

La metteuse en scène sicilienne Emma Dante s’empare du conte de “La Petite Sirène” et l’adapte à la scène sans déroger à ses propres obsessions esthétiques et dramaturgiques. Ce faisant, elle aborde pour la première fois aux rives de la création jeune public et propose aux enfants une version non édulcorée de la célèbre fable.
On connaît et on aime Emma Dante pour ses spectacles organiques et échevelés, où les corps sont en première ligne, exultant leur expressivité et leur capacité à raconter, héritiers du théâtre dansé de Pina Bausch, infusés par la personnalité trempée de la metteure en scène sicilienne toujours prompte à faire crisser les tabous, à faire entendre la voix des entrailles et la nudité des âmes. Ses créations, toujours délestées de la pudeur et des bonnes mœurs, ressemblent à des partitions physiques brutes et tendres, violentes et drôles, à la fois exacerbées et dépouillées, déployant leur puissante théâtralité sur des plateaux souvent nus où seules les variations de la lumière viennent sculpter les humeurs de ses images vivantes et frappantes. L’univers d’Emma Dante est souvent cru, voire trash, il explore les bas-fonds, la bestialité de l’être humain, le désir criant et la mort qui rôde et frappe à la porte des familles. A priori, rien à voir avec l’enfance et son corollaire imaginaire. Et pourtant, la voici qui s’adonne à une création jeune public en adaptant le fameux conte d’Andersen, “La Petite Sirène”, dont Disney a livré une version édulcorée, pervertissant pour l’alléger la véritable fin de l’histoire, tragique et funeste à l’héroïne. Emma Dante on s’en doutait, n’édulcore rien mais le fait avec une finesse redoutable et livre une vision épurée du conte, décor réduit jusqu’à la moelle, costumes sans fioritures ne cherchant pas l’enchantement coûte que coûte, axant sa proposition sur les enjeux narratifs à l’œuvre dans cette histoire douloureuse : choix irréversibles, métamorphose du corps, rivalité amoureuse, amour éperdu et don de soi jusqu’au sacrifice, inconstance masculine, roue qui tourne. Ses sirènes n’ont pas une queue de poisson en bonne et due forme mais un drap enserrant les jambes des interprètes fait office d’appendice aquatique. Quelques couvertures de survie couleur or suffisent à bâtir la salle du trône où le prince épousera la sorcière des mers, condamnant malgré lui celle qui avait donné sa voix en échange de jambes pour l’approcher et s’en faire aimer.

“La Petite Sirène”, c’est aussi le récit d’une femme poisson qui ne se sent pas à l’aise dans un élément qu’elle vit comme hostile, la mer, et qui rêve d’un ailleurs terrestre, curieuse et impétueuse dans son envie irrésistible de découvrir le monde quoiqu’il lui en coûte. Elle sauve un prince de la noyade suite à une violente tempête et les sentiments qui naissent en elle pour lui, l’étranger, l’autre, sont aussi puissants que les vents qui ont coulé son navire. Si l’on y regarde de plus près, les motifs qui parcourent ce conte ont de quoi plaire et parler à l’imaginaire d’Emma Dante, adepte des sentiments-bourrasques et des corps exultants. Rarement on aura vu dans un spectacle dédié au jeune public un tel rapport au corps, franc et décomplexé, organique et charnel, sans être illustratif ni frontal. Mais la façon dont la metteuse en scène rend compte de l’incarnation et du désir reste incomparable et essentielle dans un contexte où le spectacle vivant a encore du mal à sortir des clichés et complexes liés à la représentation du corps. La scène où le prince et la petite sirène s’enflamment l’un pour l’autre est en cela d’un impact émotionnel phénoménal, la scène de tango sulfureuse également. Même la mort de l’héroïne n’a rien d’éthéré et irradie pourtant sa poésie visuelle. Le corps, encore et toujours, cheval de bataille d’Emma Dante, est ici une fois de plus organique et vivant, et fait de “Fable pour un adieu” une petite révolution sacrément oxygénante.

Par Marie Plantin

Fable pour un adieu
Du 11 au 22 décembre 2019
Au Théâtre de la Colline
15 Rue Malte Brun
75020 Paris
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