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Le Désenchantement contemporain vu par Jean-René Lemoine

C’est dans la nouvelle salle de la MC93, à Bobigny, que vient de se créer la dernière pièce de Jean-René Lemoine, “Vents contraires”, portée par un sextet de comédien.nes  fracassant.es. Une navigation en eaux troubles et sombres au coeur des dérives amoureuses que génère notre société saturée par des enjeux tarifés insensés.
Il fallait au moins un casting cinq étoiles pour endosser les six rôles ardus de “Vents contraires”, la dernière pièce, cruelle et désespérée, de Jean-René Lemoine. Cinq comédiennes et un comédien, d’une trempe admirable, viennent donner corps à ce jeu de massacre glaçant, à ce microcosme de personnages pathétiques, à la dérive du désir et des sentiments, traquant la rédemption en vain. Nathalie Richard, Anne Alvaro, Norah Krief, Marie-Laure Crochant, Océane Cairaty, Alex Descas, rarement on a vu une telle distribution haut de gamme réunie sur un plateau qui fait la part belle aux actrices de tous âges dans une partition de scènes diffractées, épinglant en des dialogues féroces le désenchantement de l’époque à l’oeuvre dans nos sphères privées. C’est un tableau en ellipses qui se construit au fur et à mesure que le récit se tisse, venant refléter par miroitements successifs ce que l’on pourrait qualifier d’enfer contemporain, notre société décharnée, vouée à l’argent et à l’assouvissement immédiat de ses désirs, faisant de l’amour une denrée hautement périssable et par-dessus tout, marchandable. Chacun s’y débat comme il peut, avec les moyens du bord, tente de donner un sens à son existence, de fuir sa condition, quitte à abattre l’autre, sans autre état d’âme que sa propre préservation.

La langue de Jean-René Lemoine, déployée en tirades ciselées et brutales, marque les esprits par son implacabilité, sa façon de faire mouche sans chercher la punchline, et ce fil tendu, prêt à craquer, entre le déversement d’une violence inouïe et les effractions paradoxales d’un humour qui s’invite sans crier gare et vient assouplir la force de frappe frontale des enjeux relationnels décrits. Le dispositif scénographique est habile, il permet de passer d’un lieu à un autre avec fluidité, sans mobilier ni accessoire superflu, et participe du formalisme de l’ensemble, très tenu dans sa facture. Aucun réalisme ici, ni dans le jeu des comédiens, d’une précision d’orfèvre, ni dans le traitement des situations, épuré jusqu’à l’os. La lumière sculpte l’espace et les corps, elle attrape les personnages dans l’intimité de leur désarroi, les ausculte comme des insectes pris dans les feux du microscope braqué sur eux. Le décor joue la carte du minimalisme pour mieux tirer l’histoire du côté du laboratoire humain et éviter ainsi tout réalisme réducteur. Ce choeur de femmes est éminemment théâtral, il semble porter en lui le mélange des genres, tragédie et comédie entremêlées, face à un personnage masculin douloureux et impuissant.

Lucide, lugubre, trouble et dérangeant, l’univers de ces “Vents contraires” se fait l’écho amplifié du cynisme du monde, en particulier de nos sociétés occidentales privilégiées et perverties, et tisse un maillage relationnel où l’amour est à la fois central et impossible, une utopie inaccessible. Et les mots de Mylène Farmer dans son titre “Désenchantée” résonnent comme jamais dans le chant éteint de ces femmes qui ne sont pourtant pas prêtes à se taire.

Par Marie Plantin

Vents contraires
Du 13 au 24 novembre 2019
A la MC 93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
9 Boulevard Lénine
93000 Bobigny
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