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Le “J’accuse” ferme et délicat de Thissa d’Avila Bensalah

“Escape Game” ou comment dénoncer avec délicatesse et affront un système qui marche sur la tête. La dernière création de la Cie De(s) amorce(s) se vit comme la partie émergée de l’iceberg, la face visible du travail souterrain initié par Thissa d’Avila Bensalah, à la tête de la compagnie. 
Ce qui se joue sur le plateau de cet “Escape Game” qui n’en est pas un dépasse les frontières du théâtre, de la fiction, de ce qu’on nomme représentation. Car ce spectacle est l’émanation directe du vécu de son interprète, et par son biais, le criant écho d’un fait de société alarmant, d’une impasse institutionnelle, mais aussi des possibles qu’une action artistique de proximité peut générer. Explication. Thissa d’Avila Bensalah mène, au sein de la Cie De(s) amorce(s) qu'elle a fondée, et en parallèle à sa création théâtrale et filmique, des ateliers d’écriture en milieu scolaire, notamment en lycées. Une activité qui l’implique tout autant que sa démarche artistique et inclut les jeunes dans une réflexion collective et active autour de sujets proposés. Un travail loin d’être anodin qui participe pleinement de l’ADN de la compagnie. Un travail qui engage l’intervenante autant que les élèves qui s’y prêtent et s’inscrit dans la vie de chacun autant que dans le monde qui nous entoure. Un travail nourri de dialogue et d’introspection qui amène les élèves à produire textes et dessins, à s’exprimer par un biais artistique. Car l’art, et on le découvre dans la frontalité apparente de cette proposition, est un biais. Un biais nécessaire qui ouvre des possibles, un biais qui permet d’amorcer pour qui une brèche, pour qui une prise de conscience, pour qui un moyen d’exprimer, pour qui une rédemption. L’art, tout comme l’aire de jeux pour enfants qui accueille leur imagination galopante, leurs mondes inventés, leur jardin secret intérieur, est un terrain privilégié pour dire l’indicible, formuler ce qu’on ne sait pas encore, mettre à nu le secret, le tabou, le traumatisme, celui qui tue à petit feu, gangrène la confiance en soi, grignote la vitalité en soi.

Thissa d’Avila Bensalah, par l’entremise de l’action artistique qu’elle mène, armée de son expérience, de sa sensibilité, pratique un travail maïeutique littéralement parlant. Par l’attention, l’accompagnement, l’écoute, elle et les acolytes de sa compagnie, permettent à ces jeunes d’accoucher d’une part d’eux-mêmes, de s’en délester, de s’assumer. Mais un des ateliers tourne mal, tourne court. Et Thissa, plutôt que de s’en tenir là, à l’échec, à l’avortement du processus, à l’arrêt brutal du dialogue, entreprend, par le biais du théâtre justement, de le prolonger et par là même d’interroger là où ça coince, de pointer du doigt des problématiques inhérentes à l’organisation institutionnelle, au système. Elle nomme, elle explique, depuis l’intérieur, les rouages, le déficit de compréhension, de formation appropriée, la difficulté des relais. Elle constate, avec un léger dépit qu'elle transforme en acte poétique, les dégâts collatéraux subis par ce jeune et par elle-même, en conséquence. Elle accuse. L’Etat. Le patriarcat. Et l’impunité de ses crimes.

Le spectacle prend la forme d’une lettre ouverte, il est une réponse, par voie scénique, à ce couperet. Il témoigne mais le témoignage n’est jamais abrupt. Thissa ne lisse pas mais use d’une langue loin de toute quotidienneté, où la scansion et la rime priment, une langue à la fois fluide et ponctuée, d’où certains mots se détachent pour mieux résonner en nous durablement. Son monologue adressé au public ne s’enracine pas dans la solitude de cette expérience individuelle, il élargit son prisme à un fait de société, augmentant la parole d’un triple écran vidéo comme une mosaïque visuelle ouverte sur le réel. Au plateau, les deux musiciennes (La Louise et Gisèle Pape) qui accompagnent avec justesse et allant la comédienne participent de cette ouverture, de cette forme scénique qui ne se contente pas de l’anecdote mais prétend à juste titre faire cas. C’est un symptôme que soulève Thissa avec un aplomb jamais forcé. Campée sur ses talons, l’émotion au bord des yeux, Thissa d’Avila Bensalah ne flanche pas, ne se positionne jamais en victime, elle garde ce rôle d’adulte et la responsabilité qu’il implique comme la clef de voûte de sa verticalité. Il n’y a pas la moindre poussière de rancoeur dans son discours mais tout l’amour qu’elle porte encore pour son métier, ses rencontres qu’il permet, l’émancipation de chacun pour horizon. Chapeau bas.

Par Marie Plantin

Escape Game
Pourquoi je n’ai pas porté plainte

Du 26 au 31 mars 2019
Au Colombier
20 Rue Marie Anne Colombier
93170 Bagnolet

Du 23 au 30 novembre 2019
Au Théâtre Dunois
7 Rue Louise Weiss
75013 Paris
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