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Le processus analytique décortiqué dans un spectacle uppercut

Attention, si ce monologue ne présente aucune scène choc, aucune image pouvant heurter la sensibilité des spectateurs, la parole et le récit de vie qui en découle ne laissent pas indemne qui l’écoute. “La Magie lente” est un spectacle douloureux qui pétrifie par ce qu’il énonce et subjugue par son minimalisme et la force de frappe qui en résulte. Benoît Giros s’y révèle comédien d’exception.
Quasiment mission impossible que d’écrire sur ce spectacle. Car celui-ci repose sur un dévoilement progressif qui est son enjeu-même et le révéler ici serait une hérésie. “La Magie lente” fait l’effet d’une bombe, une bombe à retardement dont la force déflagratoire se répand en nous au fur et à mesure que la parole libère sa charge et que la conscience prend le pas sur l’inconscient. Jamais on n’avait vu une forme scénique s’emparer de façon aussi frontale et avec une telle justesse du processus analytique. “La Magie lente” emprunte son titre à Freud qui qualifiait par cette métaphore éclairante la psychanalyse. Et c’est ce qui nous est donné à suivre une heure durant, au rythme des séances qui s’enchaînent face à nous, du temps qui passe et charrie souvenirs et réflexions, de la parole qui advient, se dénoue, pour enfin, petit à petit, donner sa place à chaque pièce du puzzle, recoller les morceaux épars et, dans le même mouvement, révéler un homme à lui-même. Formuler l’indicible pour mieux accéder à la compréhension de l'incompréhensible, apprivoiser ses démons et soi-même par la même occasion. C’est un chemin d’effroi, glaçant et éprouvant, semé de cauchemars terrifiants, d’assauts de souvenirs indélébiles que le cerveau refoule pourtant, un chemin de courage et de découragement, un chemin ardu qui vaut la peine d’être vécu puisqu’il est vital.

Signé Denis Lachaud, le texte de la pièce est confondant de réalisme. Pétrifiant sur le fond, il va droit au but sur la forme et ne laisse pas un mot au hasard. Pas de fioritures de style, il s’agit là d’éprouver la nécessité de la parole, de rendre crédible ce cheminement chaotique et douloureux, et de témoigner du processus de guérison à l’oeuvre dans la verbalisation de soi. Diagnostiqué schizophrène, médicamenté pour ce trouble de la personnalité, le personnage, Monsieur Louvier, est toujours en proie à ce qu’il interprète comme des hallucinations. Il décide de consulter un nouveau psychiatre et ce changement va opérer un tournant radical dans sa propre perception de lui-même. Car le premier diagnostic s’avère rapidement infondé, une erreur de jugement de la part du médecin précédent. Dans la petite salle blanche du Théâtre Paris-Villette, le dispositif scénique est dépouillé à son maximum. Hormis quelques chaises en fond de scène et un bureau à jardin, le plateau est vide. Benoît Giros interprète les personnages en jeu dans ce qui est présenté d’emblée comme une étude de cas. Tour à tour, avec une fluidité et une simplicité impressionnante, le comédien incarne la parole du patient et celle, sporadique, du psychanalyste qui intervient à point nommé pour souligner, questionner ou clore une séance. Aucun changement de costume, aucun artifice théâtral ici, l’épure prime et ce choix radical de mise en scène (signée Pierre Notte) s’avère d’une puissance stupéfiante. Car il permet de mettre l’accent sur le sujet même de la pièce avant même le “thème” abordé : la parole. La parole, son déploiement, son avènement, son tâtonnement, son rythme, ses obsessions, son mouvement permanent. La parole, enjeu crucial du théâtre et de la psychanalyse, point de ralliement de ces deux disciplines. “La Magie lente” se situe à cette exacte intersection et fait résonner ce que parler veut dire et peut faire avec une intensité à couper le souffle.

Par Marie Plantin

La Magie Lente
Du 21 novembre au 7 décembre 2019
Au Théâtre Paris-Villette
211 Avenue Jean Jaurès
75019 Paris
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