Actualités
mercredi 18 mars 2020
Quand la sculpture contemporaine s’empare du motif animal…
 
Actualités
mardi 17 mars 2020
Turner illumine le Musée Jacquemart André de ses peintures et aquarelles en provenance de la Tate
 
Actualités
mardi 17 mars 2020
L’iconique magazine de mode Harper’s Bazaar déploie son histoire au MAD
 
base

Le Silence et la peur, Nina Simone et l’Histoire noire-américaine dans un spectacle éclairé et éclairant

Convoquer l’Histoire afro-américaine par le prisme de la vie de Nina Simone, telle est la vocation du “Silence et la peur”, la dernière création de David Geselson, dont on avait tant aimé les deux précédents spectacles, “Doreen” et “En route-Kaddish”. Un projet ambitieux, mené avec la finesse qu’on lui connaît, accompagné d’une équipe d’interprètes franco-américains, impliqués dans le processus d’écriture.
Si l’on ne devait retenir qu’une chose de David Geselson, artiste complet, comédien magnifique, passeur de textes à nul autre pareil, auteur subtil et cultivé, metteur en scène au geste sûr, intelligent et pertinent, c’est son élégance. Non une élégance d’apparence, de dandy ou de poseur. Mais une élégance intérieure qui infuse chaque élément de ses créations, scénographie, costumes, lumières et bande son, au-delà du pur noyau dur, texte-jeu-mise en scène. Car David Geselson possède également l’art de s’entourer avec goût et de fidéliser une équipe sur la durée (Lisa Navarro à la scénographie, Loïc Le Roux à la création son, Jérémie Papin à la création lumière), permettant un cheminement collectif qui s’en ressent amplement sur cette troisième création. “Le Silence et la peur” pose une nouvelle pierre sur la voie que trace cet artiste accompli et complet et impose une marque de fabrique, une esthétique, une verticalité et une tenue, un mélange équilibré d’humour et de gravité et cette façon récurrente surtout d’aborder un sujet par deux biais entrecroisés, l’intimité et le contexte socio-politique, tissant sans cesse, comme un leitmotiv qui ferait office de manifeste, la grande et la petite histoire, récit individuel (voire personnel dans “En route, Kaddish”) et collectif. Et à partir du réel, construire une fiction où la mémoire se taille une place de choix. Regarder le passé depuis aujourd’hui pour en resserrer les mailles distendues et comprendre encore et encore que nos vies, malgré nous, s’enchâssent dans l’Histoire. Qu’elles font histoire. Et nous inviter à penser à partir de récits de vie singuliers.

C’est ce que propose “Le Silence et la peur”, spectacle nourri d’une riche bibliographie qui s’attache à la biographie de Nina Simone en la reliant à l’Histoire coloniale de l’Amérique dans une volonté évidente d’éclairer les deux, la chanteuse, son héritage et son contexte. David Geselson relie. Il n’hésite pas à partager le savoir acquis et synthétisé, de manière simple et directe, notamment à travers le couple interprété par Elios Noël et Laure Mathis (sublimes et radieux tous les deux). Il s’attache à raconter l’envers du décor plutôt que la star, son enfance, ses amours, les moments clés de sa vie, depuis la déception d’un concours raté qui déterminera sa carrière jusqu’à sa lutte pour les droits civiques des noirs. En s’entourant d’une distribution franco-américaine, il réveille un pan de l’Histoire qui nous concerne tous d’une certaine manière, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique et ne se contente pas d’aborder le sujet depuis son point de vue et ses lectures. Le projet est véritablement né de l’apport de chacun des comédien.nes qui lui ont permis de nuancer, d’éviter les maladresses de formulation par exemple, de comprendre au plus près et avec tact. Il intègre, il collecte et redistribue en se positionnant dans une humilité et une exigence face à son propos qui rejaillissent au plateau. Godard affirmait que “le travelling est une affaire de morale”, on pourrait appliquer la citation du cinéaste à la dramaturgie de David Geselson qui opte pour un éclatement de la chronologie, loin du traitement classique et orienté des biopics à l’américaine pour mieux jouer de l’alternance entre scènes dialoguées et adresses public, immersion narrative et recul réflexif. Et dans ce hiatus, y interroger des motifs forts qui reviennent dans son travail, la transmission, la filiation, le couple, l’écriture et la création.

C’est Laure Mathis, inoubliable Doreen du précédent spectacle qui ouvre la représentation. Droite et grave, elle traverse la scénographie chaleureuse et boisée (superbe décor signé Lisa Navarro qui en un seul volume diffracte les espaces et déploie un tapis de terre central, référence polysémique à la terre des ancêtres, dans la représentation délicate d’un intérieur années 70) et s’avance face à nous. Cette comédienne est la grâce et la classe incarnées. Frêle et impériale, elle nous regarde longuement avant de nous parler et le public se tait tant qu’on dirait un recueillement. Elle est la professeure de piano d’Eunice Waymon alias Nina Simone et c’est elle qui nous emmène dans son histoire tandis qu’Elios Noël (partenaire de David Geselson dans “En route-Kaddish”, comédien délicieux dont la gourmandise verbale se ressent à chaque mot prononcé), le mari, nous fait entrer dans l’Histoire. Face à eux, Dee Beasnael, charismatique et intense, incarne la chanteuse à tous les âges de sa vie, sans chercher ni le mimétisme ni le réalisme mais l’ardeur qui habite cette personnalité hors normes. Et elle y parvient haut la main. A ses côtés, Kim Sullivan est son père et Craig Blake interprète à lui tout seul tous les hommes de sa vie (excellente idée de mise en scène qui fonctionne à merveille). Chaque comédien parle sa langue maternelle, ce qui donne lieu à des conversations plurielles où les uns et les autres se répondent, qui en français, qui en anglais, et le résultat est d’un naturel confondant qui vient nous rappeler que la crédibilité d’une histoire n’a rien à voir avec le “faire vrai” ou l’imitation du réel. Si la convention est assumée et intégrée, le théâtre joue son rôle et transmet ce qu’il a à transmettre. C’est ce qui se passe ici et “Le Silence et la peur” devient sans le vouloir une majestueuse leçon de mise en scène et ... d'élégance.

Par Marie Plantin

Le Silence et la peur

Du 20 au 29 avril 2020 ?
Au Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette
75011 Paris

Les 5 et 6 mai 2020
A la Rose des Vents
Villeneuve d’Ascq

Du 12 au 14 mai 2020
Au NEST
CDN de Thionville
Réserver cet évènement