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Le Théâtre Déplié fait de l’Atelier du Plateau le décor d’un puzzle théâtral d’un genre inédit

C’est dans le cadre de Féria - Festival à débordement que l’expérience a vu le jour pour la première fois au début de l’été dernier. Créer chaque jour un spectacle différent basé sur l’improvisation autour de motifs précis, mettre en jeu des comédiens dans l’espace public et investir le volume singulièrement configuré de l’Atelier du Plateau. On doit cette expérience théâtrale neuve et enthousiasmante à Adrien Béal et Fanny Descazeaux à la tête de la Compagnie Théâtre Déplié.
L’été est passé, l’automne aussi et l’hiver bat désormais son plein, les fêtes de fin d’année dans le rétroviseur. Et voici que revient, dans ce lieu si chaleureux niché sur les hauteurs du XIXème arrondissement, à deux pas des Buttes Chaumont, la Compagnie Théâtre Déplié et son équipe de comédiens tout terrain. Havre de convivialité proposant une programmation bien sentie à mi-chemin entre théâtre, musique et cirque, l’Atelier du Plateau, de par sa configuration singulière, invite les compagnies à s’emparer de l’espace autrement, à choisir le dispositif scénique et le rapport au public en fonction de la nature de leur proposition artistique. Frontal, bi-frontal, tri ou quadri-frontal, on bouge les chaises et tout est possible moyennant quelques bras. Pas de scène à proprement parler, pas de cintres ni de machinerie complexe, ici la légèreté prime, l’artisanat des formes et l’ingéniosité créative. Un terrain de jeu parfait pour la Compagnie menée tambour battant par Adrien Béal et Fanny Descazeaux qui avaient transformé le lieu à l’orée de l’été en laboratoire de création en direct et in situ et revient cet hiver prolonger et renouveler l’aventure avec “Les Pièces manquantes”, nouveau puzzle théâtral à voir en pièces détachées ou en intégralité le temps de quatre soirées où les fictions s’entrecroisent.

Le feuilleton théâtral qui résulte de la série de représentations abordera des thématiques urbaines contemporaines assez hétéroclites tournant toutes autour de la mise en regard de deux générations : l’amour entre un adulte et un adolescent, la disparition énigmatique d’une bande de jeunes, une mère qui élève seule une tripotée d’enfants, l’hypothèse d’une prise de pouvoir de la jeunesse. Car les comédiens de la compagnie, engagés dans un travail de recherche commune au long cours (sur quatre ans depuis la création de “Perdu connaissance” en 2018) partagent cette aventure hors norme avec un groupe d’élèves musiciens issus du Conservatoire du XIXème arrondissement, constitués en fanfare et en contre-point ponctuel au langage verbalisé, aux présences adultes des six acteurs. Ce dispositif expérimental est surtout pour la compagnie l’occasion de déplier sa recherche dans un espace-temps particulier à la fois dans le huis clos de l’Atelier du Plateau et hors les murs. Hors champ spatial, hors champ temporel, hors champ de la fiction, c’est dans le manque que se construit l’épaisseur de ces spectacles d’un genre inédit qui viennent rafraîchir le rapport acteurs/spectateurs. 

C’est un théâtre de pensée non élitiste que pratique la compagnie Théâtre Déplié car au plus près de nos préoccupations partagées. Celui-ci part de situations extrêmement concrètes pour déployer sa force de réflexion collective, il part du plateau pour s’écrire et inclut les comédiens dans le processus de fabrication, il s’ancre dans le réel avec la conviction absolue qu’il est le terreau le plus fertile à la mise en jeu de problématiques de société mais n’hésite pas à le tordre légèrement pour lui donner une coloration étrange et déroutante parfois. Jamais on n’aura autant eu l’impression de voir se déployer sous nos yeux et nos oreilles la pensée à l’œuvre, dans ses dynamiques contradictoires, ses argumentaires, ses interrogations et hypothèses, dans tout ce qu’elle a d’humain finalement. Ce n’est pas de la philosophie de bas étage qui s’exprime mais bien de la philosophie de terrain, à portée de main et de tous. Accessibles et humbles, non dépourvus d’un humour revigorant qui trouve toujours à se frayer un chemin dans les discussions à bâtons rompus qui s’engagent au plateau, les spectacles mis en scène par Adrien Béal, intelligence lumineuse et sensibilité aiguisée, remettent le droit de penser au goût du jour, font du débat une forme théâtrale en tant que telle sans jamais tomber dans le théâtre à thèse, s’emparent d’une problématique pour la réfléchir à vue avec, toujours en ligne de mire, un sens affiné de la théâtralité (jeu, rapport à l’espace et rythme y fonctionnent en une trinité-pilier confinant à l’harmonie d’ensemble). C’est un théâtre de mise en partage qui place les interprètes au cœur du processus et tire son utopie d’une démarche collective, matrice de sa raison d’être.

Impossible de savoir à l’avance ce que cela donnera, chaque soirée étant unique et non reproductible mais au vu de ce qu’on a pu expérimenter dans le cadre de Féria, le projet fonctionne magistralement et libère les possibles du théâtre comme outil de pensée et de lien fondamental entre l’individu et la société.


Par Marie Plantin

Les Pièces manquantes
Du 15 au 18 janvier 2020
A l’Atelier du Plateau
5 Rue du Plateau
75019 Paris