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Le Théâtre du Soleil se tourne vers le Canada et invite Robert Lepage à mettre en scène la troupe

"Kanata", la fiction l’emporte sur l’Histoire dans ce spectacle hybride qui voit pour la première fois la troupe du Soleil jouer sous la direction d’un autre, en l’occurrence Robert Lepage. Mais les affinités entre les deux metteurs en scène sont évidentes et le fantôme d’Ariane Mnouchkine plane sur le spectacle de bout en bout. 
Il est rare et émouvant d’assister à un spectacle qui a évité de peu son annulation pure et simple, avant même de rencontrer son public. Car quelques mois avant de voir le jour, le projet “Kanata” faisait déjà la polémique, réveillant la bonne vieille rengaine de l’appropriation culturelle et un débat plus actuel sur la représentation de la diversité sur nos scènes. Quoi, Robert Lepage, immense metteur en scène québécois (“Le Projet Andersen”, “La Trilogie des dragons”, “La Face cachée de la lune”, et plus récemment “887”), avait mis en chantier un spectacle sur les Amérindiens avec la troupe du Soleil pour distribution, sans qu’aucun comédien n’appartienne à une famille de primo-natifs ? Le scandale éclata au Canada par la réaction collective d’intellectuels autochtones (artistes, universitaires, écrivains) et résonna dans la presse qui se fit le relais de la controverse. Mais après tentatives de dialogue entre les partis et lettres publiques, la création du spectacle fut maintenue. Non pas au nom d’une rigidité quelconque de la part des meneurs du projet, mais bien après mûre réflexion et prise en compte de l’indignation et des revendications émises. L’épisode 1 de “Kanata” est donc visible depuis le 15 décembre, il porte bien son sous-titre, “La Controverse” et répond en son sein aux problématiques soulevées en amont, car n’est-ce pas le meilleur endroit pour émettre des idées, transmettre des convictions, qu’une scène de théâtre ? La fiction ici s’empare du débat qui a finalement contribué à nourrir positivement le spectacle, ce qui est un mal pour un bien, faisant du plateau un lieu d’engagement, de partage de la pensée où l’acte théâtral rejoint le “théâtre des idées” cher à Antoine Vitez.

La troupe du Soleil est suffisamment métissée, composée de nombreux comédiens d’origines diverses, pour que la problématique de la diversité au théâtre soit ici exclue. S’il est bien une troupe cosmopolite, c’est bien celle du Soleil et ce fait n’est pas nouveau, c’est son ADN même. La troupe est d’ailleurs nombreuse, une trentaine d’interprètes au plateau, c’est énorme par les temps qui courent (les diminutions de subvention et restrictions budgétaires de toutes parts donnent la part belle ces dernières années aux seuls en scène et duos). Quant à la fameuse polémique, le spectacle lui tord le cou sans mal et avec tact via le personnage d’une jeune peintre qui retrouve l’inspiration aux côtés des populations indigènes de Vancouver. On ne vous racontera pas l’histoire ici par souci de ne pas en dévoiler trop car le plaisir de “Kanata” réside dans son récit, choral et énigmatique, son dévoilement progressif (comme dans une série télévisée au long cours qui place ses pions et pose ses cartes au fur et à mesure pour ménager l’attention et la tension du téléspectateur), son suspense, et la résolution de certains de ses enjeux (il ne s’agit ici que du premier épisode et l’on attend la suite avec impatience). On plonge dedans aisément et ce, dès la première scène, et l’aspect visuel (la spécialité de Robert Lepage) y joue son rôle d’envoûtement. La scénographie est superbe, hyperréaliste et soignée, les changements de décor, fluides, comme toujours. Les comédiens, c’est la loi au Soleil, endossent plusieurs rôles et plusieurs statuts, puisqu’ils incarnent des personnages et participent à la conduite technique du spectacle, déplaçant eux-mêmes les éléments de décor entre les scènes. L’approche, extrêmement réaliste et contemporaine, joue aussi sur les images d’Epinal de la fiction qui font leur effet (la caravane excentrée, le commissariat de police, les bas-fonds avec prostituées en bas résille, crinière crépue et langage peu châtié) et nous font naviguer d’un lieu à un autre, tandis que les dialogues égrènent les informations qui nous permettent de recoller les morceaux épars. L’histoire amérindienne n’est pas du tout traitée ici de manière frontale et détaillée, on gage qu’elle se dévoilera plus dans le prochain épisode, il s’agissait ici plutôt de planter un décor, des personnages, des liens, et de témoigner, par la fiction pure, des dégâts et ravages encore actuels de l’assimilation forcée et des pratiques odieuses envers les autochtones (comme l’arrachement des nouveaux-nés et leur placement dans des pensionnats normatifs). Il y a un côté fait divers dans cette histoire, on entre en contact rapproché avec plusieurs milieux qui s’entrechoquent et les mailles du récit se resserrent au fur et à mesure jusqu’à nous prendre à la gorge. Car ici l’émotion prime, le choix en est limpide et assumé. On n’a rien contre, bien au contraire, on s’est laissé faire avec plaisir, mais on aurait aimé un peu plus de contenu historique, car l’ensemble reste, somme toute, un peu anecdotique, c’est le seul bémol.

Pour le reste, on laisse faire la virtuosité du grand maître, le talent des comédiens qui disparaissent derrière leurs rôles, et la magie du lieu, car aller au Soleil est toujours une aventure, l’accueil y est sans pareil, la cuisine généreuse et l’organisation imparable. Tout, ici, nous rappelle que le théâtre est l’affaire de tous et que ce plateau-ci a vocation à englober le monde, ouvrir des horizons, tisser de nouveau les récits qui nous constituent, les nôtres et ceux des autres. Nulle appropriation culturelle en ces murs, ce n’est pas le propos, un hors sujet total, l’art n’a jamais à frayer avec la propriété et la culture n’a ni dieu ni maître, elle est ouverte à tous les vents et se nourrit et s’enrichit justement de tous les brassages, de tous les regards, de tous les mouvements qui l’animent et la font vivre. Une culture sous cloche est une culte morte, qu’on se le dise. Le Théâtre du Soleil a toujours eu à cœur d’éclairer les communautés dans l’ombre de l’Histoire. Robert Lepage perpétue la tradition. Quant à Ariane, fidèle au poste, elle campe humblement à l’entrée pour nous déchirer nos billets.

Par Marie Plantin

Kanata - Episode 1 - La Controverse
Créé dans le cadre du Festival d'Automne à Paris
Du 15 décembre 2018 au 17 février 2019
Au Théâtre du Soleil
Cartoucherie de Vincennes
2 Route du Champ de Manoeuvre
75012 Paris
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