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Le théâtre masqué de Familie Flöz inscrit sa gestuelle exceptionnelle au cœur d’un hôpital psychiatrique

C’est au Monfort récemment que l’on a découvert le travail de Familie Flöz, ce collectif berlinois déjà passé par les planches de Bobino et qui présentait sa dernière création, “Dr Nest”. Le spectacle fait escale en mars en région parisienne et on vous recommande chaudement son univers masqué et muet, aussi drôle qu’émouvant, où les gestes prennent la parole et en disent parfois plus long que tout discours.
Le spectacle démarre dans la salle en lumière, pendant que les spectateurs prennent place. Les interprètes, démasqués si l’on peut dire, du moins sans masque, s’invitent parmi le public, l’interpellent, provoquent l’échange et le contact, et ce, malgré la différence de langue, dans un moment de troublante proximité qui vient s’ajouter à l’impatience que la représentation commence. Mais n’a t-elle pas déjà débuté ? Chacun est en effet, on le comprendra juste après, déjà dans son personnage, déjà dans son monde, déjà dans sa névrose. Car “Dr Nest” se déroule au sein d’un hôpital psychiatrique imaginaire, peuplé de patients et de médecins encadrants. Avec ce présupposé de départ, on pense immédiatement au récent spectacle de Zabou Breitman “Logiquimperturbabledufou” qui partait du même contexte et de cette même ambiguïté entre patients et soignants, la frontière étant parfois perméable ou floue entre les deux mondes. Certes, Familie Flöz joue sur un autre registre, le jeu masqué et muet, mais les résonances entre les deux pièces sont indéniables et mettent en valeur la belle singularité de chacune.

Ce qui est fascinant avec Familie Flöz, c’est à quel point, sans un mot, les interprètes parviennent à nous plonger dans un univers à la fois concret - l’hôpital et son cortège de malades, et mental, chacun d’entre eux traînant sa folie dans une errance enfermée, solitaire et collective. Et l’on doit assurément cette gageure à la virtuosité des interprètes, redoutables de talent et de maîtrise physique, capables de mener sur un rythme effréné cette ronde névrotique, cachés derrière leurs masques immobiles. Masques qui confèrent à chacun son identité scénique et l’étrangeté de l’ensemble. Masques qui ne seraient au fond pas grand chose sans l’extraordinaire expressivité corporelle de chacun, pilier de cet univers hautement visuel et chorégraphique où l’on ne comprend pas forcément tout du récit mais où il est aisé de se frayer un chemin dans ce faisceau de trajectoires hallucinatoires et d’en tirer sa propre rêverie.

Car de quoi s’agit-il au fait ? Un nouveau médecin intègre un mystérieux hôpital psychiatrique hanté par des êtres aliénés chacun à leur façon, atteints de troubles singuliers, que nous découvrons dans une scène initiale et initiatique qui les fait défiler tour à tour dans le hall, comme en une salle des pas perdus où les patients internés échouent toujours avant de repartir dans le gouffre de la nuit ou de journées ponctuées par l’ennui.  Petit à petit, l’on comprend que ce nouveau venu, ce Dr Nest, travaille selon de nouvelles méthodes qui tranchent avec les anciennes. Plutôt que de traiter les fous comme des fous, celui-ci les envisage comme des êtres humains à part entière et tente de s’approcher au plus près de leurs bizarreries comportementales en apprivoisant la présence de l’autre et en acceptant ses béquilles mentales. Il y a l’homme qui ne se sépare pas de son tam-tam, la femme qui ne quitte pas sa serviette éponge qu'elle prend pour un bébé  comme s'il s'agissait d'un vrai, il y a celui qui vit vissé à son balai ou cette autre liée à sa pelote de laine. Tous, ils sont confondants d’humanité et de vulnérabilité, tous ils accrochent l’attention et existent puissamment derrière leurs masques surdimensionnés qui les déréalisent et augmentent leur capital étrangeté.

Pour imaginer ces personnages marginaux, le collectif berlinois s’est ouvertement inspiré des écrits du neurologue Oliver Sacks, spécialiste des troubles du comportement en lien avec des zones atteintes du cerveau et cette source documentaire nourrit la profondeur du spectacle et sa capacité à nous étreindre là où l’on ne s’attend pas. Quand bien même le traitement qui en est fait s’éloigne de tout réalisme et déploie une forte dimension onirique qui culmine dans des atmosphères cauchemardesques. Et si les personnages ne parlent pas, la musique, qu’elle serve d’ambiance ou s’inscrive en live dans la narration,  tient une place essentielle dans le dispositif et transporte le spectacle vers son apogée en une scène paroxystique et cathartique magnifique.

Par Marie Plantin

Le 11 mars 2020
Au Théâtre municipal de Fontainebleau

Le 18 mars 2020
Au Théâtre Victor Hugo de Bagneux
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