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Mélancolie(s)

Mélancolies tchékhoviennes au goût du jour

Presque un mois durant, le Théâtre de la Bastille programme la dernière création de Julie Deliquet et du collectif In Vitro. Un spectacle ancré dans des thématiques hautement tchékhoviennes qui résonnent encore douloureusement aujourd’hui.
A l’heure où une certaine tendance du théâtre contemporain tend à se délester facilement non seulement de tout carcan narratif mais également de la notion même de personnage, jugée désuète, Julie Deliquet, à la tête du collectif In Vitro, place l’acteur et le personnage au centre de sa recherche. Sa pratique théâtrale, fondée sur l’improvisation et l’investissement des comédiens dès la phase de gestation, créateurs à part entière de leur rôle, rejoint le courant toujours en vogue des collectifs où l’acteur ne se contente pas d’être un pur interprète au service d’une volonté toute puissante du metteur en scène mais participe de la création globale. Après avoir travaillé sur Brecht ("La Noce chez les petits bourgeois"), Lagarce ("Derniers Remords avant l’oubli") et au terme de deux créations collectives creusant la notion d’héritage générationnel post seventies ("Nous sommes seuls maintenant" et "Catherine et Christian"), Julie Deliquet s’appuie sur le verbe et les motifs de Tchekhov pour continuer à parler de notre époque au microscope, par la lorgnette de l’intimité des êtres, en suivant le cheminement d’une poignée de personnages aux prises avec des abîmes existentiels pas si éloignés des nôtres. 

Alors qu’elle vient de mettre en scène "Vania" d’après "Oncle Vania" avec les comédiens de la troupe du Français, elle s’empare à présent d’"Ivanov" et des "Trois Sœurs", entourée de huit comédiens aux parcours éclectiques, pour aborder de front les différentes facettes de la mélancolie à l’œuvre chez l’auteur russe du XIXème siècle, médecin humaniste de profession qui aura, de pièce en pièce, ausculté l’âme humaine dans ses plus sombres recoins. Et c’est une forme de palimpseste fascinant que Julie Deliquet déploie, puisant dans les deux textes originaux les paroles à nue des personnages que l’on détecte, qui percent, comme une langue familière que notre oreille reconnait. Car si les situations sont neuves, réécrites, le tempérament des personnages est toujours là, intact. Leurs tourments, leurs rêves déçus, leurs désillusions ravageuses, leur lassitude, la force de leurs sentiments, leur mal-être, leurs joies fragiles, et par-dessus tout, le temps qui passe, use, érode l’énergie, l’entrain et la joie, la foi dans l’avenir et les valeurs socles. Car Julie Deliquet ne calque pas sa pièce sur celles de Tchekhov qui lui servent de terreau où puiser son matériau mais elle garde la substantifique moelle des personnages, la réplique d'Ivanov en tête, alias Nicolas, magistralement interprété par Eric Charon, pilier de la troupe, qui sombre sous nos yeux et emporte dans sa chute toute la souffrance qu'il charriait.

Le récit se déplie en plusieurs chapitres qui se déroulent à différentes époques de leurs vies, en différentes saisons, et on voit vieillir chacun d’entre eux comme en une saga au long cours. Julie Deliquet parvient à ceci de périlleux au théâtre, donner de la matière au temps, afin qu’il existe, non pas uniquement comme une donnée chronologique mais bien comme une substance qui vient pétrir de l’intérieur chaque personnage. Et chaque comédien donne à son rôle une épaisseur qui fait tout le sel du spectacle. Le réalisme qui en ressort est confondant, rien n’apparaît comme artificiel, tout est juste, fort, et l’on arrive au bout de cette épopée miniature bouleversé. Bouleversé par ces humains qui nous ressemblent, se posent les mêmes questions, cherchent du sens, s’accrochent à l’amour ou à leur travail, et puis rient, font la fête, boivent, s’amusent pour oublier, célébrer le goût de vivre tant qu’il est encore là.

Un spectacle poignant qui se nourrit intimement des âmes tchekhoviennes pour mieux parler de nous aujourd’hui, d’une génération coincée entre l’héritage des années 70, un présent sous le signe de la crise et un futur qui nous bouche la vue à long terme. A l’étroit, nous cherchons la brèche. Mais nous savons maintenant que nous ne sommes pas seuls. Ou plutôt toujours seuls mais ensemble définitivement.

Par Marie Plantin

Mélancolie(s)
Du 29 novembre au 22 décembre 2017
Puis du 8 au 12 janvier 2018
Au Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
75011 Paris
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