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Mirabelle Rousseau réveille les fantômes du spiritisme

Après s’être emparée d’un roman de l’auteur de polars Jean-Patrick Manchette, Mirabelle Rousseau, à la tête du T.O.C, réunit des écrits ayant trait au spiritisme et révèle l’évidente théâtralité des pratiques et croyances qui lui sont associées. “Les Tables tournantes” est un retour sur ces phénomènes dans le temps.

Elle ne fait jamais rien à la légère, ne cherche pas la facilité et aime se confronter à une matière textuelle hors des sentiers battus. Impossible, à chaque nouvelle création, d’imaginer dans quelle direction partira Mirabelle Rousseau, à la tête du T.O.C. (Théâtre Obsessionnel Compulsif) depuis quinze ans, rompue à la mise en scène de textes souvent non-théâtraux, marginaux, expérimentaux ou théoriques, inachevés voire fragmentaires. Les œuvres qu’elle déniche sont souvent méconnues, insoupçonnées, jamais pratiquées sur un plateau. Monter un classique du répertoire dramatique vu et revu ne l’intéresse pas. Mirabelle fait son marché du côté de la littérature essentiellement, sans frontières et sans hiérarchie de genres. Dans ce théâtre-là, le texte est la base, l’impulsion de la création, le socle dramaturgique, l’enjeu majeur du travail. Il est préexistant et prépondérant. Il impose sa ligne sans être écrasant.

Avec “Les Tables tournantes”, Mirabelle Rousseau se pique d’aller explorer du côté du spiritisme et pour ce faire exhume un corpus de textes éclaté allant des témoignages des soeurs Fox datant de 1848 à une séance d’exorcisme en Angleterre dans les années 1970 en passant par une série de procès-verbaux rédigés par Victor Hugo suite aux séances spirites pratiquées lors de son exil à Jersey, des extraits du journal de sa fille Adèle, les observations concernant la médium Hélène Smith à la fin du XIXe, des documents d’ordre psychologique sur la médium italienne Eusapia Palladino jusqu’aux expériences collectives d’écriture automatique menées par les Surréalistes, Breton, Eluard, Desnos, Char. On passe donc d’une époque à une autre et ceci sans mal, d’un salon XIXe à un Institut Psychologique, du studio d’un photographe mystificateur à une table de café pour finir dans la chambre à coucher d’une maison hantée. L’écrin scénographique imaginé (conçu par James Brandily) fonctionne à merveille et confère son esthétique mystérieuse, obscure et datée à l’ensemble du spectacle, que les costumes prolongent avec goût. Car contrairement à certaines créations du T.O.C. plus expérimentales et performatives, “Les Tables tournantes” assume totalement son classicisme, son quatrième mur, sa structure cadrée et chronologique constituée en épisodes équilibrés, s’enchaînant avec une régularité métronomique, opérant une traversée fascinante et passionnante dans l’histoire de ces manifestations paranormales, des pratiques spirites et de ses croyances.

Le spectacle s’articule autour d’une matière textuelle éclectique, témoignages d’époque, sources littéraires, juridiques, médico-psychologiques... Le sujet est troublant, hybride, historique et mystique, scientifique et poétique, hautement énigmatique et… théâtral. Il nourrit l’imaginaire et la réflexion, il interroge par la pluralité de contextes, d’approches et de points de vue. La mise en scène ne prend aucun parti, ne juge pas, ne se positionne ni dans l’adhésion ni dans la dérision, ni dans la crédulité ni dans le scepticisme, mais collecte et recueille les traces de ces expériences avec exigence et dans l’alternance des scènes, dresse un panorama en mouvement des différentes tentatives pour apprivoiser ces manifestations irrationnelles par l’écrit. Les séances spirites sont décrites et commentées, les tables parlantes traduites, transcrites. Tout ceci est, somme toute, affaire de cérémonies ritualisées, de mobilier animé, de photographies trafiquées, de dictée en lien avec l’au-delà et l’inconscient. Tout cela est affaire d’écriture, d’image, de magie et de mise en scène. De théâtre en fait.

Dans cette optique-là, la prestation de Perle Palombe, magnétique en médium somnambule possédée fonctionne comme la quintessence de ce spectacle qui charrie des problématiques éminemment scéniques. Interprétation, pacte de croyance avec le spectateur, distance avec son sujet, fiction du réel, mise en scène. La comédienne se livre à une performance remarquable, elle transcende la situation concrète de jeu en un manifeste sur l’incarnation, non pas théorique mais mis en pratique. Elle est, véritablement, le clou du spectacle et le noyau de ses enjeux. Le petit théâtre des séances spirites où objets et décors s’animent pourrait faire référence au théâtre d’objet tandis que l’incarnation puissante de Perle qui fonctionne comme une mise en abyme, la femme qu’elle incarne devenant autre sous une emprise qui la dépasse et l’actionne comme une marionnette soumise à une force supérieure, devient leçon de jeu.

“Les Tables tournantes” est un spectacle baigné d’obscurité et de fantômes qui ne cède jamais sous le poids de sa dense documentation, un spectacle souvent drôle, plein de chausse-trappes et d’esprit, osons le jeu de mots. Un spectacle qui, plutôt que de renvoyer dos à dos explication rationnelle et croyance mystique, leur donne un terrain de jeu commun, la scène.

Par Marie Plantin

Les Tables tournantes
Du 13 au 16 février 2019
Au Théâtre Berthelot
6 Rue Marcelin Berthelot
93100 Montreuil
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