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Noël à la moulinette du Collectif du Grand Cerf Bleu

“Jusqu’ici tout va bien”, la deuxième création du Collectif Le Grand Cerf Bleu, passe Noël et la famille au crible de son regard caustique et bienveillant pour mieux convoquer des enjeux intimes et sociétaux.

“Non c’est pas ça ! (Treplev variation)”, leur première création, leur a valu le prix du public du Festival Impatience en 2016. Le Collectif Le Grand Cerf Bleu a vu le jour en 2014 par la réunion de trois comédiens polyvalents, Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur, qui conçoivent leurs spectacles dans une démarche collective du début à la fin, depuis l’écriture de plateau, à base d’improvisations nourries de textes dramatiques, de littérature autant que de la vraie vie, jusqu’aux choix de mise en scène, en passant par la dramaturgie et le jeu. Après s’être emparé de “La Mouette”, classique de Tchekhov et du théâtre, conservant ses enjeux familiaux et artistiques tout en modifiant la structure, le contexte, en un spectacle palimpseste à la fois jovial et grave, mélangeant registres et tonalités avec fluidité et allant, le collectif s’engage dans une voie nouvelle où la famille et les relations intergénérationnelles sont toujours au centre, mais puise dans des problématiques sociétales éminemment d’actualité pour construire une pièce intimiste et universelle, un microcosme venant refléter nos contradictions criantes, notre incapacité à communiquer vraiment, nos colères et nos défaites, notre difficulté, toujours, à accueillir et respecter l’altérité, la différence, nos peurs intellectuelles et viscérales. Et notre impuissance à dépasser les apparences, à sortir des rôles qu’on s’est fixé, briser les tabous, exhumer les secrets, et dire tout simplement ce que l’on ressent.

Nous sommes le soir de Noël dans une vieille maison provinciale, ambiance boisée, sapin à jardin, cadeaux à son pied, grande tablée, canapé, piano, toute la panoplie de l’intérieur cosy est là. Les comédiens nous accueillent avec chaleur, papillotes et thé orange/cannelle sont offerts à qui veut. La convivialité est de mise. Mais rapidement l’ambiance se crispe, on attend le frère, retardataire et quand il arrive enfin, la bouche en cœur, une poulette à son bras, décomplexée, à la limite de la vulgarité, une première vague de stupeur se propage dans la famille. La donzelle n’était pas annoncée, embarras général mais qu’à cela ne tienne, on ajoute un couvert et on l’invite à bras ouverts. Elle est plutôt jolie, sexy en diable, le père se rince l’œil, s’émeut de son prénom, Julieta, sa présence est une bouffée d’air en fin de compte. L’apéro se prolonge, n’en finit pas, tandis que les conversations s’enlisent dans du blabla, le boulot, l’oncle raciste qui n’a pas intérêt à remettre les pieds ici depuis le réveillon de l’an dernier… Bref, on se parle en surface mais on ne se parle pas vraiment. Le spectateur connaît ça, on a tous vécu ça, et “Jusqu’ici tout va bien” nous plonge tête la première dans nos impasses relationnelles, résonne avec nos vies, nos repas de famille décevants, nos solitudes à plusieurs, nos blessures enfantines, notre incapacité à partager, véritablement, un espace commun, un temps, ensemble, au présent.

Et ce qui pourrait paraître anecdotique au départ, réaliste et terre-à-terre, ne tarde pas à s'élever, par la grâce d’un élément perturbateur qui n’est pas sans nous rappeler “Théorème” de Pasolini, vers une dimension métaphysique, voire christique. Car oui, l’irruption de l’étranger, de celui qui n’est pas convié (Adrien Guiraud, troublant au possible, mystérieux et touchant), sera traitée comme une épiphanie et dans cet horizon, la pièce s’ouvre, irradie sa raison d’être. Chaque personnage s’y révèle dans son endroit et son envers, la complexité de chacun se découvre, la peur fait son œuvre, l’émoi gagne chaque membre de la famille, quelque chose advient qui est un bouleversement, un renversement que la scénographie achève de compléter. Du salon, le décor nous offre son verso, la cuisine, les coulisses du drame, et le spectacle bascule dans un mouvement de dévoilement saisissant. Et nous happe entièrement dans son miroir dérangeant. Car nous qu’aurions-nous fait ? Comment aurions-nous réagi face à la situation ? Le frisson nous gagne, on en a froid dans le dos. Et pourtant l’on rit souvent, Le Grand Cerf Bleu ayant le chic pour semer son goût pour l’humour, l’énergie de sa jeunesse et cette façon de faire entrer, à chaque projet, la musique au sein même de la création. A cour, batterie, synthé, boîte à rythme et machines dessinent un îlot musical que Gabriel Tur, musicien par ailleurs, investit à plusieurs reprises, pour jouer en direct, la bande son étant ici intégrée à l’intérieur de l’intrigue. Et ce sont des moments de suspension, où l’on se laisse bercer par la présence poétique du comédien, sa pop rêveuse et touchante, à la fois personnelle et dans l’air du temps.

On est conquis par ce spectacle juste, intelligent et émouvant, qui vient nous remuer en profondeur et nous questionner au-delà. On est séduit par ces huit acteurs pluri-générationnels  au capital sympathie maximal. Et le monologue final, superbe, est une acmé, une synthèse onirique et utopiste qui vient hisser le spectacle vers son véritable enjeu, poétique et politique. Magnifique.

Par Marie Plantin


Jusqu’ici tout va bien

Le 11 décembre 2018
Au Théâtre de Chelles
Place des Martyrs de Châteaubriant
77500 Chelles

Du 18 au 22 décembre 2018
Au Cent-Quatre
5 Rue Curial
75019 Paris
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