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Quand la sculpture contemporaine s’empare du motif animal…

Une remarquable sélection de sculptures contemporaines autour du motif de l’animal s’expose en ce moment et pour un bout de temps entre les murs accueillants de la Fondation Villa Datris à l’Espace Monte Cristo. On vous recommande vivement cette visite foisonnante qui se savourera en entrée libre dès que notre liberté de mouvement sera de nouveau la norme. L’éclectisme et la qualité des oeuvres exposées témoignent de la vitalité radieuse de cet art aux multiples terrains d’expression.

Essentiellement figuratives mais pas seulement, symboliques souvent, poétiques assurément, les oeuvres réunies résonnent entre elles, entrent en dialogue les unes avec les autres et composent un bestiaire hétéroclite déployant un large panel d’imaginaires et de techniques. Au rez-de-chaussée, on débute la visite avec quelques musts signés par des maîtres de l’Art Moderne comme la fameuse poule patineuse de César placée à proximité d’un coq à la queue ornée d’ampoules électriques, structure de métal élancée de Tinguely. Non loin, le “Non-Oiseau” de Wang Keping, forme en bois à mi-chemin entre l’abstraction et la figuration, irradie son organicité et la douceur tactile de son matériau tandis que la poule gigantesque de Richard Di Rosa distille dans un coin son humour et ses couleurs vives. Au milieu de cette basse-cour joyeuse et rafraîchissante, Samuel Rousseau réactive les fresques rupestres des grottes de Lascaux et du Pont d’Arc en les animant via un principe de projection vidéo non pas sur écran mais sur pierre justement, comme pour mieux revenir à la source du geste ancestral. Le défilé de bêtes s’inscrit dans les aspérités du minéral, le format n’est pas grand mais il concentre l’attention avec force et ouvre des horizons spatio-temporels vertigineux. Dans la cour adjacente, une statue d’enfant à tête de chien disproportionnée de Françoise Pétrovitch nous toise depuis son perchoir à quelques enjambées de l’arbre à esprits incarnés de Laurent Perbos qui évoque indubitablement l’univers du cinéaste japonais Miyazaki et contribue à l’atmosphère magique de cette alcôve en plein air. L’artiste bénéficie d’ailleurs d’un statut particulier dans le cadre de cette exposition collective puisqu’il a été convié à une carte blanche lui permettant d’investir un espace plus conséquent que les autres. C’est ainsi que l’on peut naviguer entre plusieurs oeuvres pleines de délicatesse et de poésie, d’humour et de mélancolie. Laurent Perbos y met en scène une série d’oiseaux, certains sous cloche et détournés de façon théâtrale via l’adjonction de postiches, costumes et accessoires, d’autres délavés par la tristesse, livides sur leur arbre de métal, pleurant des larmes de peintures pastel. Certains littéralement dématérialisés de leur apparence extérieure, devenus néons ou ampoules de couleur en cage, d’autres pleurant des colliers de larmes. L’étrangeté et le lyrisme qui se dégagent de la mise en regard de ce bouquet d’oeuvres marquent l’esprit et poursuivent longtemps après. Sans parler de l’épure qui traverse chaque pièce et de l’élégance hiératique et silencieuse de certaines.

A l’étage supérieur, la sélection continue de nous interpeller, nous bousculer, nous éblouir. Comme ce fascinant serpent à plume sous vitrine de Kate MccGwire, chimère insaisissable repliée sur elle-même en de multiples circonvolutions, confinant au jeu de forme abstrait qui fait écho aux courbes tentaculaires du poulpe de Sébastien Gouju, extrait de son habitat naturel pour investir les carreaux de faïence de la civilisation. Dans la pièce à côté, en son centre, “Je suis une louve” de Katia Bourdarel, sculpture noire et lisse ornée d’un masque et d’une coiffe empruntant aux traditions folkloriques, vient nous confronter à notre propre animalité et convoquer la figure maternelle de la louve dans les mythes et légendes autant que sa sauvagerie. Un sentiment paradoxal nous étreint à son contact, l’animal semble à la fois domestique et indompté, proche et lointain, comme venu de temps immémoriaux nous rappeler nos racines intérieures, notre dualité et nos instincts primaires. A deux pas, trois formes en verre soufflé sont posées délicatement à même un socle blanc tels trois coquillages venus de la mer, échoués sur le sable à nos pieds pour nous chuchoter des histoires de femmes remontées des profondeurs, nous ramener, via ces conques transparentes et fragiles, l’écho enfoui de leurs voix. Amélie Giacomoni et Laura Sellies ont travaillé en parallèle le verre et l’imaginaire pour créer ces sculptures fictions, à la fois réceptacles et émetteurs, comme des fils conducteurs entre deux mondes insolubles. En hauteur, une oeuvre de Joana Vasconcelos inscrit sa présence colorée sur le mur blanc. Il s’agit d’une grenouille en céramique emmaillotée dans un carcan textile qui ne joue pas la carte de l’émancipation féminine contrairement à ses consoeurs exposées dans la même pièce mais dénonce l’enfermement domestique. Le parcours touche à sa fin mais les deux dernières salles réservent elles aussi leur lot de découvertes intrigantes et percutantes.

On est saisi par la noirceur opaque des oiseaux mazoutés de Mark Dion, scène de genre transformée en tragédie par la présence du goudron qui recouvre et pétrifie les volatiles comme fossilisés par le désastre écologique. A contrario ce sont les couleurs joviales et la taille de l’énorme tête d’éléphant murale qui alertent sur les espèces menacées par la pollution environnementale, patchwork d’objets de récupération, de déchets plastiques rassemblés pour composer le visage de l’animal. L’œuvre, malgré son apparence ludique et enfantine, devient signal d’alarme criant. Juste à côté, longilignes et verticales, les toises coiffées de crânes de Céline Cléron jouent des rapports d’échelle, de hauteur et de domination entre l’homme et l’animal. Certes, les gueules nous dépassent en taille mais elles ne sont plus de ce monde, vanités tristes et silencieuses qui viennent nous souffler en creux un peu d’humilité. L’assemblage des matières, la dimension hybride et totémique de l’œuvre, la finesse et l’épure de sa réalisation, la ligne claire et tranchée qui la caractérise, les signes et connotations qui s’en dégagent font de ce "Conseil de Révision" (tel est son titre) une incitation à la fois frontale et douce à réfléchir à notre lien au monde animal et à notre propre animalité. A l’image des autres œuvres exposées, la sculpture devient la matérialisation poétique d’une invitation à la pensée et à la rêverie par le biais du geste artistique concrétisé. Dans la dernière salle, les fourmis gourmandes d’Ursula Palla grouillent sur des écrans disposés au sol en un bûcher jouant de la répugnance et de l’obscène, banquet de billets à la symbolique puissante tandis que les Tambours apotropaïques d’Art Orienté Objet, disques brodés d’animaux  accrochés à même le mur, fonctionnent comme des amulettes chamaniques visant à détourner le mauvais sort et imprègnent ceux qui s’y arrêtent de leur vive empreinte émotionnelle.


On sort de cette exposition des images, impressions, sensations et réflexions plein la tête et dans la mémoire un émouvant cortège de bêtes.


Par Marie Plantin


Bêtes de scène (à Paris)
Les Animaux dans la sculpture contemporaine
Du 14 mars au 12 juillet 2020
A la Fondation Villa Datris
Espace Monte Cristo
9 Rue Monte-Cristo
75020 Paris