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Retrouver ce que parler veut dire… au Théâtre de la Cité Internationale

Valère Novarina prêche la parole dans tous ses états, et surtout, libérée de l’injonction à communiquer, et Cédric Orain lui donne un écrin sur mesure, à la hauteur de ses éclats, par l’intermédiaire incendiaire de trois comédiens-flammes très en verve et en corps ! A savourer au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 2 mars.
Quelle bonne introduction à la langue de Novarina que ce spectacle ! Quelles bonnes prolongations pour ceux qui en sont familiers ! Cédric Orain poursuit son compagnonnage avec l’écriture de ce poète hors norme, vivant et vivifiant, reconnaissable entre tous à l’oreille tant le langage qu’il déploie de textes en pièces atteint l’apogée de sa réalisation dans l’oralité. Jamais verbe n’aura eu tant besoin de chair pour se parfaire dans la plénitude de son identité. Telle est la langue-monde de cet auteur ancré dans le siècle, déployant inlassablement une parole impropre et impure, déréglant sans complexe syntaxe et grammaire, envoyant valser personnages et narration, pour mieux se déhancher sur des accouplements de mots incongrus, des frictions de vocabulaire déroutantes, des logiques rêveuses et par dessus tout lancer chaque mot dans l’espace alentours comme un appel à prendre corps. C’est ainsi que la scène est la condition d’avènement de la langue novarinienne par excellence, sa zone d’accomplissement privilégiée, le théâtre étant d’ailleurs un motif récurrent dans ses écrits, une obsession, un terrain et terreau de pensée inépuisable.

Il faut du courage et un goût sincère pour la volupté des mots au metteur en scène qui s’aventure dans cette langue qui est comme une forêt broussailleuse et mystérieuse bruissante de sons exquis, caressant l’ouïe autant que les neurones. Il faut du courage aux comédiens et l’envie d’en découdre avec le langage chaviré de l’homme à la plume chamarrée pour se lancer dans son débit singulier, sa rythmique interne, sa texture épaisse et plurielle. Cédric Orain et son trio d’interprètes se sont jetés à l’eau, on ne trempe pas seulement le gros orteil dans l’encre de Novarina, au risque de passer à côté. On s’y baigne en entier, sans tergiverser, on ose le plongeon radical, à l’image du numéro de Céline Milliat Baumgartner, maillot de bain et tutu rose, qui se livre en solo à un exercice de style physique et verbal croustillant, tenant de la grâce et du clown tout autant. Le ridicule n’existe pas chez Novarina, ou bien il n’a jamais autant côtoyé de près le panache. Flanquée de deux acolytes masculins, la comédienne impose une présence féminine forte, pleine d’aplomb, elle mène tambour battant sa partition, gouailleuse et sexy, élocution affûtée, timbre charnu, gestes ciselés, ambassadrice sémillante de cette poésie acrobatique et fantasque. 

Car la poésie de Novarina n’existe pas sans jambes, sans bras, sans bouche, sans un corps saisi de l’intérieur la brassant vers le dehors en un mouvement d’extériorisation propre à son accouchement. “Sortir du corps”, c’est d’ailleurs le titre que Cédric Orain avait donné à un précédent spectacle conçu avec les comédiens de la compagnie de l’Oiseau Mouche et qui était un recoupement de textes (principalement “Lettre aux acteurs” et “Pour Louis de Funès”). “Notre Parole” part, quant à lui, d’une source inattendue, un article publié dans Libération en 1988, démontrant à sa façon, fantaisiste et humoristique, l’absurdité d’un langage médiatique tournant à vide, délesté de sa substance, obstinément creux. Un manifeste s’insurgeant contre le dépouillement de la parole, usant d’un biais poétique pour mieux crier sa pensée. Dénonciation malheureusement encore d’actualité, ce qui rend l’acuité du texte toujours aussi drôle et terrifiante. Le metteur en scène lui adjoint d’autres textes, des extraits de “Lumières du corps”, “L’Origine rouge” et “La Chair de l’homme” entre autres pour donner au spectacle sa direction, ce passage du langage déréalisé de la télévision, machine à créer de la vacuité, à celui du théâtre, mécanique dialoguante imparable et incarnée où les corps viennent prendre en charge leur poids de fiction. En cela la distribution est idéale, chaque comédien apportant sa silhouette singulière, sa gestuelle et sa musicalité. La danse et le chant viennent naturellement s’inviter dans la partie, émanation évidente de l’écriture, matériau tangible et tactile, tandis que la scénographie (Pierre Nouvel) joue la carte de la sobriété ingénieuse, constituée uniquement de trois panneaux mobiles déplacés à vue par les comédiens eux-mêmes. Ecrans délimitant les espaces et surfaces de projection aux vidéos qui habillent chaque scène, chaque ambiance, avec une pertinence à la fois symbolique et esthétique, ils nous accompagnent dans ce voyage verbal qui avance vaillamment vers un recouvrement de sens et de substance. Les costumes vont dans la même direction, ils distillent leur connotation théâtrale sans fausse note ni faute de goût. Tout se tient.

“Notre Parole” est un spectacle réjouissant, infiniment drôle et profond, mené avec brio par ses trois médiateurs bonimenteurs bateleurs saltimbanques de leur état, talentueux en diable, que sont Céline Milliat Baumgartner, Rodolphe Poulain et Olav Benestvedt qui s’harmonisent et se désaccordent à merveille en une chorégraphie verbale orchestrée avec tact et doigté par Cédric Orain. Beau travail !
 
Par Marie Plantin

Notre Parole
Du 11 février au 2 mars 2019
Au Théâtre de la Cité Internationale
21 A Boulevard Jourdan
75014 Paris
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