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Saïgon ou le théâtre en cinémascope de Caroline Guiela Nguyen

Présenté dans le cadre du dernier Festival d’Avignon où Caroline Guiela Nguyen était accueillie pour la première fois, "Saïgon" ouvre l'année 2018 au Théâtre de l’Odéon où la jeune metteur en scène est artiste associée.
Il faut bien l’avouer, "Saigon" fait pleurer et nous a fait pleurer une grande partie de sa durée, longue, 3h et des poussières, entrecoupées d’un entracte. Il faut bien l’avouer aussi, "Saïgon" est fait pour pleurer. C’est une histoire baignée de larmes racontée dans les larmes et Caroline Guiela Nguyen, son auteur et sa metteur en scène, l’a voulu ainsi. Son spectacle fonctionne comme un lacrymatoire, ces vases destinés à recueillir les pleurs des endeuillés lors des cérémonies funèbres de l’époque romaine. Un lacrymatoire pour les oubliés de l’Histoire, les absents des plateaux de théâtre. Avec "Saïgon", la jeune artiste se réconcilie avec son héritage familial (sa mère est vietnamienne) mais elle ne tombe pas dans l’autobiographie, ce n’est pas son propos. Son spectacle brasse des récits multiples, de ceux que l’on n’entend guère, des récits gardés dans le secret des mémoires individuelles. Il entrelace le passé et le présent dans un même espace-temps, celui d’un décor unique, l’intérieur d’un restaurant vietnamien qui se situe à Paris ou à Saïgon en fonction de la narration. Lieu de vie convivial autant que no man’s land, salle des pas perdus où les personnages traînent leur exil, leur nostalgie, leur solitude, leurs souvenirs, fêtent les vivants, s’unissent pour toujours ou se séparent à jamais, apprennent de bonnes ou de mauvaises nouvelles, pris dans les filets du temps qui passe et ne répare pas.

Sur le plateau, la force de l’interprétation tient dans le mélange des origines des comédiens : français, vietnamiens, français d’origine vietnamienne, professionnels ou amateurs. Tous, ils habitent totalement cette scénographie ultra-réaliste avec cuisine à vue, néons en rang d’oignons, bibelots, "kitscheries" esthétiques aux couleurs pop, et même corner karaoké. Un décor magnifique, tout en détails, en jeux de lumière et en cinémascope où les destins se nouent, où les époques (1956-1996-2015) et les pays (la France et l’Indochine) se succèdent sans transition, comme en un rêve éveillé où la fiction prend le relais de la réalité et vice versa sans que l’on puisse démêler le vrai du faux. Car Caroline Guiela Nguyen s’est inspirée directement des récits portés par ses comédiens, des confidences qu’elle a récoltées là-bas, au cours de ses résidences de travail au Vietnam. Elle a glané, écouté, recueilli, attentive et poreuse. Elle aurait pu user de cette matière humaine pour en faire du théâtre documentaire mais elle préfère se référer au cinéma, oser le mélo sirupeux saturé d’une musique omniprésente, ponctué de voix off et chapitré comme un feuilleton choral, une saga au long cours où l’on vient chanter des chansons d’amour au micro, où les générations se succèdent et ne se ressemblent pas, où l’oubli gangrène autant que la mémoire. 

Caroline Guiela Nguyen, épaulée par son équipe de la Compagnie les Hommes Approximatifs, réalise une œuvre ambitieuse, sentimentale mais pudique. Et bouleverse son auditoire en allant du côté de l’intime fouiller les blessures et les cicatrices de la Colonisation, et nous les livrer, encore brûlantes et ouvertes. Et nous de pleurer discrètement dans l’obscurité de la salle.

Par Marie Plantin

Saïgon
Du 12 janvier au 10 février 2018
A l’Odéon-Théâtre de l’Europe
Aux Ateliers Berthier
1 Rue André Suares
75017 Paris
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