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Sœurs ou le foudroyant théâtre de la cruauté de Pascal Rambert

Audrey Bonnet et Marina Hands se déchirent à coeur ouvert et corps perdu, éperdues de douleur, dans un long cri inextinguible qui va de l’une à l’autre sans répit. Un dialogue sous haute tension qui fait entrer le monde dans son intimité et nous renvoie notre époque en pleine figure. Plus qu’un spectacle, une déflagration. “Soeurs” se joue actuellement sous la voûte céleste des Bouffes du Nord et on n’en sort pas indemne.
C’est gonflées à bloc qu’elles entrent en scène. Niveau d’intensité maximale. Déjà à bout de souffle, à bout de nerfs. Audrey avec sa valise à roulettes, comme une bombe à retardement. Marina, avec sa “charpente” comme pour la bloquer dans son élan. STOP ! lui hurlera-t-elle peu après, mais qui arrêterait sa sœur, écorchée vive intempestive ? Tant elle a sur le cœur. Qui donc pour faire un garrot à ce flot de paroles brûlantes qui consument celle qui les dit autant que celle qui les reçoit ? Audrey doit parler, c’est une question de vie ou de mort, elle doit déballer, elle doit crier de tout son être sa rancœur, sa souffrance, sa détresse, sa rage. Et Marina de renchérir, de répondre, de lui rentrer dedans elle aussi, de rendre coup pour coup.

Pascal Rambert écrit sur mesure (cadeau inégalable) pour deux actrices de haute volée, deux énergies très différentes et complémentaires, deux artistes tempétueuses et généreuses qui font du plateau le lieu de leur lutte, de leur étreinte, de leur liberté de jouer qu’elles éprouvent jusqu’à la moelle. Audrey Bonnet est stupéfiante, comme toujours, mais là peut-être encore plus que tout, comme si la comédienne ne pouvait pas faire autrement que passer des paliers, encore et encore, gravir les échelons dans le don. Comme si elle allait y laisser sa peau. Comme si jouer la faisait mourir et renaître de ses cendres dans le même mouvement. Elle suffoque et nous avec, elle éructe, elle s’enflamme, elle décolle du sol, elle convulse presque (et nous avec). Elle ne joue pas elle se rend, elle rend les armes, les artifices, la technique, les trucs, tout. Son corps crépite, son visage se contorsionne (et le nôtre avec). Elle est la catharsis incarnée. Audrey Bonnet. On lui écrirait des poèmes. On ne la regarde pas, on se la prend en pleine figure. Son énergie dévastatrice, sa façon de faire sienne la langue d’un autre, la souffrance universelle. Ses larmes sont les nôtres. Sa transe aussi. Sa transe qui se meut en acte de bravoure. Et l’on voudrait se mettre à genoux. Dire merci. Infiniment merci.

Face à elle, à son torrent, le barrage de Marina, ses épaules de nageuse est-allemande, son visage doux et dur à la fois, son énergie terrienne, son dos comme un mur, une masse, une carapace, et sa voix qui se brise parfois en des nuances de jeu qui sont comme des cassures à vous déchirer l’âme. Tantôt elle se défend, elle rejette, d’un revers de main, d’une phrase lapidaire, tantôt elle attaque, ramasse ce qui lui reste de conscience face aux rafales de sa cadette et sort ses arguments un par un à l’image de ces chaises qu’elle agence et ordonne consciencieusement pour ne pas sombrer. Et puis il y a son monologue-énumération décrivant à coup de griffes la douleur humaine des démunis, de ceux dont les vies sont des plaies, juste là, de l’autre côté de nos frontières étanches, bien prémunies. Et c’est là qu’on comprend. Que l’on réalise qu’il ne s’agit pas là d’une simple affaire de famille, de linge sale à laver avec fracas. Pascal Rambert a écrit un mythe, primitif et sans âge, celui de deux sœurs ennemies, pleines d’amour et de fiel, il a écrit une tragédie à deux voix, qui dans leur déferlement n’en font plus qu’une. “Sœurs” tresse l’antique, l’intemporel et l’universel, à l’intime. Et se cheville à l’époque avec une acuité frontale et sans merci. La pièce, d'une portée sans précédent, nous dévaste et nous transcende. Lumière crue, costumes invisibles, prénoms à nu, bouteilles d’eau à portée de main, Pascal Rambert ne cache rien, joue la transparence, il ne tamise rien, surtout pas la violence. La violence de la famille, de la société, la violence en chacun. La violence inhérente à la vie même. Il dit comme personne cette sensation d’effondrement qui nous traverse, l’apocalypse intérieure et le monde à l’envers qui court à sa perte.

“Wonderful life”, le tube interplanétaire remixé, coupe en son milieu la représentation, respiration indispensable où tout peut basculer, où les rapports de force peuvent s’annuler, où la complicité de la sororité peut ressurgir. Mais non. Faux espoir. Fausse promesse. Il faut aller au bout de l’affrontement jusqu’à faire entendre la parole démente de la mère pourtant plus lucide que la folie du "système", cette perte généralisée du sens des choses.

On croyait “Clôture de l’amour” être une apothéose, “Sœurs” crève le plafond. Et dans les gravats des dégâts, affirme l’absolue nécessité du théâtre à exister. Jamais on n’aura éprouvé un tel impact physique de la parole. Jamais une joute verbale n’aura à ce point frappé dans tous les recoins de l’espace théâtral, mettant à terre toute séparation scène / salle, transperçant de ses flèches le cœur de chaque spectateur. On ne perd pas une miette de ce qui sort de ces lèvres en flammes, de ces serpents qui sifflent et souffrent et l’on suffoque avec elles. Mais n'est-ce pas pour mieux respirer au bout du compte ?

Ce qui advient actuellement sous la voûte des Bouffes du Nord par la force de frappe de Pascal Rambert, Audrey Bonnet et Marina Hands est inouï. Un théâtre irréductible. Un théâtre de la cruauté. On sort de la salle en état de sidération, K.O mais reconnaissant pour l’éternité. Audrey et Marina, littéralement traversées par la partition de Pascal, ont fait du théâtre un feu grandiose, nécessaire, mortifère et vital, revitalisant. Le foyer où palpite l’écho du monde. Ecrire et crier n’ont jamais autant fait corps qu’ici.

Par Marie Plantin

Sœurs
Du 23 novembre au 9 décembre 2018
Aux Bouffes du Nord
37 (bis) Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
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